Faut-il croire aux promesses de la gestion socialement responsable ?
Dans un contexte économique et financier fragile, l'investissement dit « socialement responsable » (ISR) proposent une alternative à la gestion traditionnelle. Pour autant, il peine à s'imposer, surtout auprès des particuliers. Nous avons analysé leurs réticences et les raisons pour lesquelles cette gestion peut devenir incontournable.
LE JOURNAL DES FINANCES. ISR, éthique, ESG, fonds verts... Comment s'y retrouver dans cette multitude d'appellations ?
JEAN-FRANÇOIS DESCAVES, président de la Financière de Champlain : Il est aujourd'hui difficile d'adopter un concept uniforme, car la gestion ISR correspond à la mise en oeuvre de convictions personnelles. Ce qui réunit toutefois les fonds socialement responsables est le désir d'aller vers une gestion plus transparente et orientée long terme. En bref, en finir avec la « finance de casino »...
DAMIEN BUFFET, gérant ISR chez UFG-LFP : Le dénominateur commun à tous ces types de gestions est en effet la transparence. Ensuite, chacun va mettre l'accent soit sur l'environnement, soit sur l'aspect social, soit sur la gouvernance, voire sur ces trois thèmes. Lorsqu'on investit dans une entreprise, les comptes ne traduisent pas tout. Il me semble primordial d'étudier son impact environnemental ou social.
STÉPHANE PRÉVOST, directeur général de la Financière responsable : Il est indéniable que, pour l'instant, l'offre ISR est une véritable jungle qui a besoin d'être défrichée. Rappelons que les premiers fonds éthiques ont été bâtis à la demande de certaines communautés, notamment des congrégations religieuses, qui exigeaient que la gestion respecte certaines valeurs. Mais au fil du temps, la réponse des sociétés de gestion a surtout été marketing. On a assisté à la floraison d'un certain nombre de fonds qui étaient distribués comme n'importe quel autre produit financier. Il est désormais primordial de bien tenir compte de la demande de nos clients, qui se préoccupent beaucoup d'écologie et d'enjeux sociaux. Dans notre conception, l'ISR consiste à ne plus évaluer l'entreprise sur les seules données financières, mais à intégrer d'autres données comme les relations avec les clients, les fournisseurs, l'actionnaire, le personnel. Une entreprise attentive à ces préoccupations devrait créer une valeur supérieure aux autres.
DOMINIQUE SABASSIER, directeur général délégué chargé des gestionsde Natixis Asset Management : Ce qui différencie les gestions, c'est leur capacité de croire ou non aux valeurs qu'elles défendent. Nous sommes pour notre part persuadés que la recherche extrafinancière peut créer de la valeur en permettant de mieux appréhender une société. A tel point que cette recherche doit être disponible pour l'ensemble des gestions, qu'elles se revendiquent ISR ou non. Isoler cette approche n'a pas de sens. Il faut toutefois être attentif à la qualité de cette recherche. Elle n'est, hélas !, pas toujours fiable.
Je ne suis par ailleurs pas totalement satisfait de l'appellation ISR. Si on parle d'investissement socialement responsable, cela signifie-t-il que la gestion classique serait socialement irresponsable ? Je préfère pour ma part parler de croissance d'investissement soutenable ou durable.
STÉPHANE PRÉVOST : Je tiens à préciser que l'ISR n'est pas une classe d'actifs mais un biais de gestion. Lorsqu'on décide de prendre en compte des données extrafinancières, on apporte un regard complémentaire. Mais cette intégration doit venir en amont du processus de sélection financière. Si ce filtre devait intervenir en aval, les gérants trouveraient toutes les raisons du monde pour conserver dans leur sélection une valeur financièrement attrayante mais au comportement ISR discutable.
DAMIEN BUFFET : L'investissement socialement responsable doit devenir « mainstream ». Regardez d'ailleurs comment fonctionnent les brokers pour réaliser leur recherche extrafinancière. Ils composent une équipe de quelques personnes qui va piloter l'ensemble des analystes traditionnels.
JEAN-FRANÇOIS DESCAVES : L'offre va vraisemblablement se segmenter entre le « mainstream » et des produits plus ciblés. Je crois qu'il y a une vraie attente pour des produits plus lisibles parce que plus spécifiques.
LE JOURNAL DES FINANCES. Pourquoi l'ISR séduit-il plus les investisseurs institutionnels que les particuliers ?
DOMINIQUE SABASSIER : La richesse des pratiques ISR ne me dérange pas mais nous manquons un peu de lisibilité. Il est important de prendre à nouveau en compte la demande du client. Et c'est sans doute pour cela que l'ISR réussit davantage à attirer les investisseurs institutionnels. Pour ces clients, les sociétés de gestion ont appliqué une stratégie de fonds dédiés afin de répondre parfaitement à leurs préoccupations.
JEAN-FRANÇOIS DESCAVES : On peut se réjouir de la forte avancée des institutionnels dans la gestion ISR. Mais il faut se rappeler qu'en bout de chaîne il y a des particuliers. Et ces derniers manquent beaucoup d'information. Les réseaux de distribution, à commencer par les chargés de clientèle des banques, ne sont pas suffisamment formés à ce type de produit. Si l'information existait, je suis persuadé que la demande serait plus forte.
DOMINIQUE SABASSIER : Le monde institutionnel subit sans doute une pression très forte pour investir dans l'ISR. Certains le font par conviction, d'autres pour se donner bonne conscience. Quant aux particuliers, si on peut regretter qu'ils ne s'intéressent pas à l'ISR, on est obligé de constater qu'ils ne s'intéressent pas non plus aux actifs risqués comme les actions en général. Seule exception notable : l'épargne salariale. L'ISR y représente une part importante de l'offre d'épargne, et elle est en forte progression. Cela veut dire que lorsqu'ils ont le choix, les particuliers investissent volontiers dans le socialement responsable.
DAMIEN BUFFET : Il est sûr que le manque d'information reste un obstacle majeur au développement de l'ISR auprès de notre clientèle particulière. Autant il est facile pour nous d'aller voir un par un nos clients institutionnels pour leur expliquer notre démarche, autant ce procédé est impossible à mettre en oeuvre pour les particuliers. Il est alors tout à fait compréhensible que devant cette absence d'information ils préfèrent se rabattre sur la gestion traditionnelle. Pour autant, je pense qu'il existe un véritable appétit de la part des particuliers. Nous ne répondrons à leurs attentes que si nous avons la capacité d'expliquer clairement ce que l'on fait, comment on le fait, pourquoi on le fait, afin d'être visibles et crédibles.
LE JOURNAL DES FINANCES. La mise en place de labels ou la création d'un code de transparence peuvent-elles aider à démocratiser l'ISR ?
JEAN-FRANÇOIS DESCAVES : Pour rendre cette gestion attrayante, il faut améliorer sa transparence. Les particuliers n'investissent pas dans l'ISR par hasard. A ce titre, la mise en place de labels, comme celui créé par Novethic, va dans le bon sens, en exigeant, par exemple, que le fonds publie la totalité de son portefeuille ainsi que tous les mouvements qui y sont effectués. Ensuite, l'investisseur peut demander au gérant pourquoi il a acheté ou vendu telle ou telle valeur, et ce dernier pourra justifier sa décision en publiant un reporting extrafinancier.
STÉPHANE PRÉVOST : Le « Best in Class » a fait énormément de dégâts, tant sur le marché des institutionnels que des particuliers. A vouloir conserver coûte que coûte les moins mauvaises sociétés de chaque secteur, on aboutit à des situations que les investisseurs ont du mal à comprendre. Regardez par exemple France Télécom. Une fois sur deux, il figure dans les portefeuilles ISR, en dépit de sa gestion sociale calamiteuse. Et le gérant aura beau expliquer qu'il en détient en portefeuille moins que l'indice pour respecter sa gestion ISR, le client ne comprendra pas cette position, avec raison selon nous. Il veut de la conviction et un engagement fort de ses gérants.
JEAN-FRANÇOIS DESCAVES : La situation vaut aussi pour Accor et Air France. Ces deux entreprises ont- elles un comportement socialement responsable lorsqu'elles participent à l'expulsion des sans- papiers dans leur pays ?
DAMIEN BUFFET : Le cas d'Air France est intéressant et montre que les gérants peuvent avoir des convictions divergentes. Air France peut-il refuser de transporter ces sans-papiers ? Il me semble que l'on sort du débat ISR pour entrer dans celui de la politique.
STÉPHANE PRÉVOST : La problématique du travail des enfants est également délicate à expliquer.
Faut-il bannir systématiquement les sociétés qui emploient des mineurs, quand on sait qu'interdire cette pratique priverait de très nombreuses familles d'une source de revenus parfois vitale. Il faut alors pouvoir vérifier sur place les conditions d'emploi des enfants. L'entreprise respecte-t-elle un âge minimal, met-elle en place une politique d'éducation, le travail n'est-il pas pénible... L'ISR ne doit plus être dogmatique mais au contraire pragmatique.
LE JOURNAL DES FINANCES. La gestion ISR peut-elle s'appliquer à toutes les classes d'actifs ?
DOMINIQUE SABASSIER : Les filtres sont les mêmes qu'il s'agisse d'actions ou d'obligations privées. Si vous excluez une entreprise de votre univers d'investissement actions pour des raisons environnementales, sociétales ou de gouvernance, vous n'avez aucune raison de la conserver sur la partie obligataire !
JEAN-FRANÇOIS DESCAVES : Les obligations d'Etat et les produits monétaires sont en revanche beaucoup plus difficiles à noter.
DAMIEN BUFFET : La notation des Etats est un sujet très sensible. Chez UFG-LFP, nous retenons comme critère l'Etat de droit. Dans ce cas, nous nous assurons que le pays est réellement démocratique, qu'il est signataire des grands traités internationaux... Ces critères pourraient par exemple nous conduire à exclure les obligations chinoises, russes ou de certains pays d'Amérique latine.
STÉPHANE PRÉVOST : Il existe très peu de critères discriminants sur les Etats. Il y a un réel besoin de définir des indicateurs sociaux et environnementaux. Ratification du protocole de Kyoto, performance du système de santé et d'éducation... Comment mesurer la responsabilité d'un Etat ?
LE JOURNAL DES FINANCES. Au final, la gestion ISR peut-elle être facteur de surperformance ?
DOMINIQUE SABASSIER : Je peux vous prouver dix fois que l'ISR va contribuer à créer de la valeur, et, dans la seconde d'après, vous faire la démonstration inverse. Regardez par exemple les Vice Funds, qui ont souvent surperformé le marché. Pour autant, le « mal » est-il plus rentable que le « bien » ? Je pense avant tout que l'ISR permet d'appréhender des risques ou des opportunités que l'approche financière ne visualise pas. Elle est complémentaire dans l'analyse d'une société.
STÉPHANE PRÉVOST : Il est important de rappeler que l'ISR n'est pas une classe d'actifs, mais un biais de gestion. Et ce biais de gestion a une logique de long terme. Mais au final, on finance l'économie réelle. Il faut donc pouvoir rendre compte de l'apport de cette gestion au-delà de la seule performance financière qui reste importante pour nos clients.
A cet égard, nous venons de réaliser une étude comparant l'empreinte « écosociale » des sociétés figurant dans notre fonds aux entreprises présentes dans l'Euro Stoxx 50 et le CAC 40. Et les conclusions sont édifiantes : l'ISR protège mieux l'emploi, contribue à l'amélioration de la sécurité au travail, assure une meilleure empreinte carbone, permet de réduire sensiblement la facture énergétique...
JEAN-FRANÇOIS DESCAVES : Cette vision de long terme ne fait pas l'unanimité. Lorsque nous avons candidaté pour le Fonds de réserve des retraites (FFR), nos interlocuteurs ne nous ont pas caché qu'ils étaient exigeants en matière de performance. Le FFR vient d'ailleurs de résilier le mandat ISR de Dexia pour manque de performance.
DAMIEN BUFFET : Les avis sont aujourd'hui partagés. Une étude récente d'Oddo sur la gouvernance démontre que les sociétés les mieux notées sur cette problématique résistent mieux dans les périodes de baisse mais rebondissent moins fortement lors du redémarrage de l'économie. L'Edhec Risk a pour sa part cherché à démontrer que l'ISR n'apportait pas de survaleur. Mais leur méthode est à notre avis contestable. Pour notre part, nous avons réalisé un back testing sur la période 2005-2009 en comparant les 50 sociétés les mieux notées avec les 50 les moins bien classées. Sur cette période, alors que le marché fait - 0,87 %, les 50 moins bonnes sociétés font - 1,63 % et les 50 meilleures + 16,28 %. Cela prouve au moins que l'ISR ne détruit pas de valeur, bien au contraire.
DOMINIQUE SABASSIER : L'ISR donne un biais de gestion légèrement défensif et favorise les grandes valeurs. Ainsi, les fonds ISR ont globalement mieux résisté que les autres en 2008, mais ont sous-performé le marché en 2009.
LE JOURNAL DES FINANCES. ISR, éthique, ESG, fonds verts... Comment s'y retrouver dans cette multitude d'appellations ?
JEAN-FRANÇOIS DESCAVES, président de la Financière de Champlain : Il est aujourd'hui difficile d'adopter un concept uniforme, car la gestion ISR correspond à la mise en oeuvre de convictions personnelles. Ce qui réunit toutefois les fonds socialement responsables est le désir d'aller vers une gestion plus transparente et orientée long terme. En bref, en finir avec la « finance de casino »...
DAMIEN BUFFET, gérant ISR chez UFG-LFP : Le dénominateur commun à tous ces types de gestions est en effet la transparence. Ensuite, chacun va mettre l'accent soit sur l'environnement, soit sur l'aspect social, soit sur la gouvernance, voire sur ces trois thèmes. Lorsqu'on investit dans une entreprise, les comptes ne traduisent pas tout. Il me semble primordial d'étudier son impact environnemental ou social.
STÉPHANE PRÉVOST, directeur général de la Financière responsable : Il est indéniable que, pour l'instant, l'offre ISR est une véritable jungle qui a besoin d'être défrichée. Rappelons que les premiers fonds éthiques ont été bâtis à la demande de certaines communautés, notamment des congrégations religieuses, qui exigeaient que la gestion respecte certaines valeurs. Mais au fil du temps, la réponse des sociétés de gestion a surtout été marketing. On a assisté à la floraison d'un certain nombre de fonds qui étaient distribués comme n'importe quel autre produit financier. Il est désormais primordial de bien tenir compte de la demande de nos clients, qui se préoccupent beaucoup d'écologie et d'enjeux sociaux. Dans notre conception, l'ISR consiste à ne plus évaluer l'entreprise sur les seules données financières, mais à intégrer d'autres données comme les relations avec les clients, les fournisseurs, l'actionnaire, le personnel. Une entreprise attentive à ces préoccupations devrait créer une valeur supérieure aux autres.
DOMINIQUE SABASSIER, directeur général délégué chargé des gestionsde Natixis Asset Management : Ce qui différencie les gestions, c'est leur capacité de croire ou non aux valeurs qu'elles défendent. Nous sommes pour notre part persuadés que la recherche extrafinancière peut créer de la valeur en permettant de mieux appréhender une société. A tel point que cette recherche doit être disponible pour l'ensemble des gestions, qu'elles se revendiquent ISR ou non. Isoler cette approche n'a pas de sens. Il faut toutefois être attentif à la qualité de cette recherche. Elle n'est, hélas !, pas toujours fiable.
Je ne suis par ailleurs pas totalement satisfait de l'appellation ISR. Si on parle d'investissement socialement responsable, cela signifie-t-il que la gestion classique serait socialement irresponsable ? Je préfère pour ma part parler de croissance d'investissement soutenable ou durable.
STÉPHANE PRÉVOST : Je tiens à préciser que l'ISR n'est pas une classe d'actifs mais un biais de gestion. Lorsqu'on décide de prendre en compte des données extrafinancières, on apporte un regard complémentaire. Mais cette intégration doit venir en amont du processus de sélection financière. Si ce filtre devait intervenir en aval, les gérants trouveraient toutes les raisons du monde pour conserver dans leur sélection une valeur financièrement attrayante mais au comportement ISR discutable.
DAMIEN BUFFET : L'investissement socialement responsable doit devenir « mainstream ». Regardez d'ailleurs comment fonctionnent les brokers pour réaliser leur recherche extrafinancière. Ils composent une équipe de quelques personnes qui va piloter l'ensemble des analystes traditionnels.
JEAN-FRANÇOIS DESCAVES : L'offre va vraisemblablement se segmenter entre le « mainstream » et des produits plus ciblés. Je crois qu'il y a une vraie attente pour des produits plus lisibles parce que plus spécifiques.
LE JOURNAL DES FINANCES. Pourquoi l'ISR séduit-il plus les investisseurs institutionnels que les particuliers ?
DOMINIQUE SABASSIER : La richesse des pratiques ISR ne me dérange pas mais nous manquons un peu de lisibilité. Il est important de prendre à nouveau en compte la demande du client. Et c'est sans doute pour cela que l'ISR réussit davantage à attirer les investisseurs institutionnels. Pour ces clients, les sociétés de gestion ont appliqué une stratégie de fonds dédiés afin de répondre parfaitement à leurs préoccupations.
JEAN-FRANÇOIS DESCAVES : On peut se réjouir de la forte avancée des institutionnels dans la gestion ISR. Mais il faut se rappeler qu'en bout de chaîne il y a des particuliers. Et ces derniers manquent beaucoup d'information. Les réseaux de distribution, à commencer par les chargés de clientèle des banques, ne sont pas suffisamment formés à ce type de produit. Si l'information existait, je suis persuadé que la demande serait plus forte.
DOMINIQUE SABASSIER : Le monde institutionnel subit sans doute une pression très forte pour investir dans l'ISR. Certains le font par conviction, d'autres pour se donner bonne conscience. Quant aux particuliers, si on peut regretter qu'ils ne s'intéressent pas à l'ISR, on est obligé de constater qu'ils ne s'intéressent pas non plus aux actifs risqués comme les actions en général. Seule exception notable : l'épargne salariale. L'ISR y représente une part importante de l'offre d'épargne, et elle est en forte progression. Cela veut dire que lorsqu'ils ont le choix, les particuliers investissent volontiers dans le socialement responsable.
DAMIEN BUFFET : Il est sûr que le manque d'information reste un obstacle majeur au développement de l'ISR auprès de notre clientèle particulière. Autant il est facile pour nous d'aller voir un par un nos clients institutionnels pour leur expliquer notre démarche, autant ce procédé est impossible à mettre en oeuvre pour les particuliers. Il est alors tout à fait compréhensible que devant cette absence d'information ils préfèrent se rabattre sur la gestion traditionnelle. Pour autant, je pense qu'il existe un véritable appétit de la part des particuliers. Nous ne répondrons à leurs attentes que si nous avons la capacité d'expliquer clairement ce que l'on fait, comment on le fait, pourquoi on le fait, afin d'être visibles et crédibles.
LE JOURNAL DES FINANCES. La mise en place de labels ou la création d'un code de transparence peuvent-elles aider à démocratiser l'ISR ?
JEAN-FRANÇOIS DESCAVES : Pour rendre cette gestion attrayante, il faut améliorer sa transparence. Les particuliers n'investissent pas dans l'ISR par hasard. A ce titre, la mise en place de labels, comme celui créé par Novethic, va dans le bon sens, en exigeant, par exemple, que le fonds publie la totalité de son portefeuille ainsi que tous les mouvements qui y sont effectués. Ensuite, l'investisseur peut demander au gérant pourquoi il a acheté ou vendu telle ou telle valeur, et ce dernier pourra justifier sa décision en publiant un reporting extrafinancier.
STÉPHANE PRÉVOST : Le « Best in Class » a fait énormément de dégâts, tant sur le marché des institutionnels que des particuliers. A vouloir conserver coûte que coûte les moins mauvaises sociétés de chaque secteur, on aboutit à des situations que les investisseurs ont du mal à comprendre. Regardez par exemple France Télécom. Une fois sur deux, il figure dans les portefeuilles ISR, en dépit de sa gestion sociale calamiteuse. Et le gérant aura beau expliquer qu'il en détient en portefeuille moins que l'indice pour respecter sa gestion ISR, le client ne comprendra pas cette position, avec raison selon nous. Il veut de la conviction et un engagement fort de ses gérants.
JEAN-FRANÇOIS DESCAVES : La situation vaut aussi pour Accor et Air France. Ces deux entreprises ont- elles un comportement socialement responsable lorsqu'elles participent à l'expulsion des sans- papiers dans leur pays ?
DAMIEN BUFFET : Le cas d'Air France est intéressant et montre que les gérants peuvent avoir des convictions divergentes. Air France peut-il refuser de transporter ces sans-papiers ? Il me semble que l'on sort du débat ISR pour entrer dans celui de la politique.
STÉPHANE PRÉVOST : La problématique du travail des enfants est également délicate à expliquer.
Faut-il bannir systématiquement les sociétés qui emploient des mineurs, quand on sait qu'interdire cette pratique priverait de très nombreuses familles d'une source de revenus parfois vitale. Il faut alors pouvoir vérifier sur place les conditions d'emploi des enfants. L'entreprise respecte-t-elle un âge minimal, met-elle en place une politique d'éducation, le travail n'est-il pas pénible... L'ISR ne doit plus être dogmatique mais au contraire pragmatique.
LE JOURNAL DES FINANCES. La gestion ISR peut-elle s'appliquer à toutes les classes d'actifs ?
DOMINIQUE SABASSIER : Les filtres sont les mêmes qu'il s'agisse d'actions ou d'obligations privées. Si vous excluez une entreprise de votre univers d'investissement actions pour des raisons environnementales, sociétales ou de gouvernance, vous n'avez aucune raison de la conserver sur la partie obligataire !
JEAN-FRANÇOIS DESCAVES : Les obligations d'Etat et les produits monétaires sont en revanche beaucoup plus difficiles à noter.
DAMIEN BUFFET : La notation des Etats est un sujet très sensible. Chez UFG-LFP, nous retenons comme critère l'Etat de droit. Dans ce cas, nous nous assurons que le pays est réellement démocratique, qu'il est signataire des grands traités internationaux... Ces critères pourraient par exemple nous conduire à exclure les obligations chinoises, russes ou de certains pays d'Amérique latine.
STÉPHANE PRÉVOST : Il existe très peu de critères discriminants sur les Etats. Il y a un réel besoin de définir des indicateurs sociaux et environnementaux. Ratification du protocole de Kyoto, performance du système de santé et d'éducation... Comment mesurer la responsabilité d'un Etat ?
LE JOURNAL DES FINANCES. Au final, la gestion ISR peut-elle être facteur de surperformance ?
DOMINIQUE SABASSIER : Je peux vous prouver dix fois que l'ISR va contribuer à créer de la valeur, et, dans la seconde d'après, vous faire la démonstration inverse. Regardez par exemple les Vice Funds, qui ont souvent surperformé le marché. Pour autant, le « mal » est-il plus rentable que le « bien » ? Je pense avant tout que l'ISR permet d'appréhender des risques ou des opportunités que l'approche financière ne visualise pas. Elle est complémentaire dans l'analyse d'une société.
STÉPHANE PRÉVOST : Il est important de rappeler que l'ISR n'est pas une classe d'actifs, mais un biais de gestion. Et ce biais de gestion a une logique de long terme. Mais au final, on finance l'économie réelle. Il faut donc pouvoir rendre compte de l'apport de cette gestion au-delà de la seule performance financière qui reste importante pour nos clients.
A cet égard, nous venons de réaliser une étude comparant l'empreinte « écosociale » des sociétés figurant dans notre fonds aux entreprises présentes dans l'Euro Stoxx 50 et le CAC 40. Et les conclusions sont édifiantes : l'ISR protège mieux l'emploi, contribue à l'amélioration de la sécurité au travail, assure une meilleure empreinte carbone, permet de réduire sensiblement la facture énergétique...
JEAN-FRANÇOIS DESCAVES : Cette vision de long terme ne fait pas l'unanimité. Lorsque nous avons candidaté pour le Fonds de réserve des retraites (FFR), nos interlocuteurs ne nous ont pas caché qu'ils étaient exigeants en matière de performance. Le FFR vient d'ailleurs de résilier le mandat ISR de Dexia pour manque de performance.
DAMIEN BUFFET : Les avis sont aujourd'hui partagés. Une étude récente d'Oddo sur la gouvernance démontre que les sociétés les mieux notées sur cette problématique résistent mieux dans les périodes de baisse mais rebondissent moins fortement lors du redémarrage de l'économie. L'Edhec Risk a pour sa part cherché à démontrer que l'ISR n'apportait pas de survaleur. Mais leur méthode est à notre avis contestable. Pour notre part, nous avons réalisé un back testing sur la période 2005-2009 en comparant les 50 sociétés les mieux notées avec les 50 les moins bien classées. Sur cette période, alors que le marché fait - 0,87 %, les 50 moins bonnes sociétés font - 1,63 % et les 50 meilleures + 16,28 %. Cela prouve au moins que l'ISR ne détruit pas de valeur, bien au contraire.
DOMINIQUE SABASSIER : L'ISR donne un biais de gestion légèrement défensif et favorise les grandes valeurs. Ainsi, les fonds ISR ont globalement mieux résisté que les autres en 2008, mais ont sous-performé le marché en 2009.
PROPOS RECUEILLIS PAR ANNELOT HUIJGEN ET FRÉDÉRIC DURAND-BAZIN
