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Encore des opportunités à saisir, en dépit de la montée des risques

21/11/2009 00:00 - JDF

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Nous avons réuni les meilleurs gérants de la place parisienne pour recueillir leur opinion sur l'évolution de la conjoncture et le cadre dans lequel évoluent aujourd'hui les marchés. Et surtout pour connaître leur stratégie d'investissement et les valeurs à jouer, après près de neuf mois de hausse quasi ininterrompue.
LE JOURNAL DES FINANCES. La récession est derrière nous. A quoi faut-il se préparer ? Peut-on continuer à jouer la reprise ?
MARC FIORENTINO(Euroland Finance) : Je me garderais bien de parler de reprise. Au mieux assistons-nous à un arrêt de la dégradation de l'activité. La forte médiatisation de ce semblant de reprise est un leurre. Il n'y a pas de reprise marquée de la consommation ni de redémarrage de l'investissement, mais un phénomène classique de restockage après l'effondrement de l'activité jusqu'au premier trimestre de 2009.
Ce rattrapage est une conséquence directe des plans de relance aux Etats-Unis, en Chine, et plus marginalement en Europe. Sur le terrain, les patrons de PME et de TPE ne voient rien venir. Rien. Et la croissance du troisième trimestre de l'année, et même les anticipations de croissance en Europe les plus optimistes pour 2010, sont affligeantes si on les rapporte à l'ampleur de la récession, aux sommes consacrées aux plans de relance et aux dérapages de l'endettement public.
Ne nous laissons pas polluer par le « bruit » environnant sur une reprise fantasmée.

PATRICK LEGUIL (Banque Leonardo): Je préfère pour ma part parler de rebond technique plutôt que de reprise économique. La consommation et l'investissement des entreprises sont au point mort. Aux Etats-Unis, il y a les plans de relance qui commencent à produire leurs premiers effets, mais en Europe il n'y a rien de bien visible, à l'exception du secteur de la construction, qui bénéficie des incitations fiscales. Seule l'Allemagne, qui est un pays très tourné vers l'export, profite d'un réveil des commandes de biens industriels en provenance des pays émergents.
Je reviens donc sur l'idée que je défends depuis plusieurs mois, qui est celle d'un risque de double dip, c'est-à-dire un risque de rechute de l'activité en forme de double creux à partir de la fin du premier trimestre 2010.
Une fois que les effets techniques liés aux opérations de restockage seront passés, que les perfusions en provenance des aides gouvernementales seront retirées et que les banques centrales mettront en place une politique monétaire moins accommodante.
Il n'y a pas lieu de redouter un nouveau plongeon dans la récession, mais plutôt un effritement de l'activité sans grande perspective de croissance.
ROMAIN BURNAND (Moneta): Je ne crois pas beaucoup aux raisonnements macroéconomiques, qui me paraissent trop abstraits et qui sont difficilement prévisibles. C'est vrai que toutes les conditions d'un rebond durable de la consommation ne sont pas réunies, mais je constate que la situation s'est très nettement améliorée par rapport à ce que nous connaissions en début d'année.
Les comportements et les anticipations ont changé. Parmi les changements les plus importants, je note que la crise bancaire est derrière nous. C'est le cas en France et dans la plupart des grands pays européens, où les banques ont assaini leur bilan et reconstitué leurs fonds propres. Ceci signifie qu'elles sont de nouveau capables de participer au financement de l'économie. Aux Etats-Unis, tout le ménage n'a sans doute pas été fait, mais le système se renforce. L'autre motif de satisfaction, c'est le fait que les faillites en chaîne d'entreprises que tout le monde redoutait ne se sont pas produites. On a au contraire le sentiment que les sociétés ont très bien résisté au choc de la crise.

VICTOIRE DE TROGOFF (Fidelity France): Nous sommes actuellement, et pour quelques mois encore, dans la meilleure des configurations boursières qui soit, avec des révisions à la hausse des perspectives de croissance économique dans le monde et une inflation qui reste faible. Donc, ne boudons pas notre plaisir.
Contrairement à ce que l'on croit, après six trimestres de déstockage massif, l'effet de restockage n'a pas encore vraiment commencé. Aux Etats-Unis, les statistiques montrent qu'au cours du troisième trimestre le déstockage s'est même poursuivi, à un rythme il est vrai moins fort qu'auparavant. Tout l'effet de rattrapage est donc devant nous.
S'agissant des craintes liées au nécessaire désendettement des ménages américains et donc aux risques qui pèsent sur la consommation, la hausse des actifs financiers et du prix des maisons aux Etats-Unis leur redonne une marge de manoeuvre qui rend le désendettement moins pressant.
LE JOURNAL DES FINANCES. Sur quel soutien la Bourse peut-elle compter ? Quel est votre objectif pour l'indice CAC 40 à douze mois ?
MARC FIORENTINO : Le marché est aujourd'hui alimenté par l'excès de liquidités. Dans la première phase de hausse, disons de 2.500 à autour de 3.400 points, l'indice CAC 40 a rebondi fortement parce que la situation économique s'est stabilisée et que le marché a rattrapé les excès commis à la baisse. Au-dessus de ce seuil, l'essentiel de la hausse est dû aux liquidités qui se déversent en abondance sur les actions.
Il ne faut donc pas se tromper d'indicateur. Si les nouvelles deviennent trop bonnes sur le front de l'activité et de l'emploi, la Bourse pourrait baisser parce que la Réserve fédérale américaine va craindre la surchauffe et décidera de resserrer sa politique monétaire. Le flux de liquidités dont profite la Bourse sera alors tari. A l'opposé, sans être catastrophiques, si les nouvelles sont mauvaises, elles inciteront la Fed à maintenir ses taux directeurs à un bas niveau afin de ne pas casser la croissance. Et le marché continuera de monter.
En fait, la tendance de fond reste baissière. Nous profitons d'un rebond à l'intérieur d'un bear market. Ce rebond peut nous conduire très au-dessus de 4.000 points, mais les risques de rechute sont importants.
PATRICK LEGUIL : Le fait que le marché a plus de probabilités de monter sur de mauvaises nouvelles plutôt que sur de bonnes crée une situation très malsaine. Il faut se préparer à un resserrement des politiques monétaires, c'est là que se situe le principal indicateur à suivre sur les marchés.

MARC FIORENTINO : Le coup d'arrêt à l'argent facile pourrait d'ailleurs venir des pays émergents, qui sont submergés de liquidités et qui sont confrontés à une envolée du coût de la vie alors que les salaires ne suivent pas. La Chine a déjà commencé à resserrer le robinet du crédit, d'autres pays comme l'Inde ou le Brésil devraient suivre.
PATRICK LEGUIL : Cette menace d'un resserrement monétaire n'empêchera pas l'indice CAC 40 de monter à court terme vers les 4.000 points, et peut-être même d'atteindre les 4.250 points au cours du premier trimestre de 2010, car les valeurs européennes ne sont pas surpayées. Elle se situent dans les moyennes des multiples de capitalisation observés sur longue période et elles sont en phase avec le consensus des analystes porté par les révisions à la hausse des bénéfices.

VICTOIRE DE TROGOFF : Le principal élément de soutien des marchés, c'est la révision à la hausse des résultats des entreprises, qui n'a pas encore vraiment commencé.
De ce point de vue, les bons résultats publiés au titre du troisième trimestre, qui se sont révélés supérieurs aux attentes de 14 %, constituent un excellent catalyseur. Il n'y avait pas eu d'aussi bonnes surprises depuis le troisième trimestre de 2007.

ROMAIN BURNAND : Il n'y a pas que les liquidités qui mènent le marché. Si l'argent vient en Bourse, c'est aussi pour de bonnes raisons. Le point bas de l'activité a été atteint en mars 2009 et depuis cette date l'économie se redresse, même si la visibilité est faible.
L'autre élément à prendre en compte, c'est que les entreprises ont fait un travail considérable pour réduire leurs coûts fixes et procéder aux restructurations nécessaires pendant la crise. Ceci a eu un impact très positif sur les marges, en dépit de la baisse des chiffres d'affaires.
La hausse des actions est donc plus solide qu'il n'y paraît. Nous passerons certes par des phases de consolidation, mais il n'y a pas de raison de redouter un nouvel effondrement du marché.
Fort heureusement, il n'y a aucun excès au niveau des valorisations en Europe. Le retour des investisseurs sur les actions est assez progressif, il accompagne la hausse des profits et ne conduit pas à la création d'une bulle spéculative.

PATRICK LEGUIL : Depuis mars 2009, la hausse est également alimentée par la détente des taux d'intérêt sur les emprunts des entreprises, les fameux emprunts corporate. Depuis septembre, les taux corporate ont cessé de baisser, ils ont même tendance à se dégrader. Ceci signifie que maintenant, pour justifier la hausse, il faut que la croissance des chiffres d'affaires soit de retour. Si ce n'est pas le cas, il y a un risque de rechute.
LE JOURNAL DES FINANCES. Quelle stratégie faut-il adopter après le rebond ?
ROMAIN BURNAND : Il y a trois types de valeurs à jouer quelle que soit l'évolution de la conjoncture. D'abord, les gagnants de la crise, c'est-à-dire ceux qui en ont souffert et qui en sont ressortis renforcés, avec une structure de coûts réduite, un bilan assaini, et qui ont su saisir des opportunités de croissance. Ces sociétés sont bien placées pour rebondir. C'est le cas de BNP Paribas, mais aussi du spécialiste du négoce de métaux allemand Klöckner ou de la société Tessi, spécialisée dans le traitement des chèques et des documents.
D'autres pistes consistent à rechercher les prochains cycles de croissance les plus porteurs et à identifier les sociétés concernées. On peut sur ce thème citer Saft, dans les batteries électriques, Gemalto ou LeGuide.com.
Le dernier thème, c'est celui de la normalisation financière, qui devrait naturellement favoriser des sociétés en retard, comme les holdings de participation, qui restent décotées par rapport à la valeur de leurs actifs.

VICTOIRE DE TROGOFF : Je dirais qu'il ne faut acheter des valeurs défensives décotées que si elles offrent de réelles perspectives de croissance. A la Bourse de Paris, cela peut être l'opérateur téléphonique Iliad ou l'opérateur de télécommunications par satellites Eutelsat.
L'autre thème, c'est de jouer les valeurs cycliques les mieux placées pour profiter de la reconstitution des stocks, qui va s'intensifier dans l'industrie, et qui bénéficient de l'amélioration des conditions de crédit. C'est par exemple le cas du secteur des équipementiers automobiles, avec le français Faurecia et le suédois Autoliv.
Le dernier axe stratégique, c'est de rechercher les gagnants de la crise. C'est-à-dire les sociétés qui ont su profiter de la récession pour accroître leur part de marché et abaisser leur point mort. Dans leur cas, l'effet de levier de la reprise de l'activité aura un fort impact sur les résultats. Dans cet esprit, je jouerai l'éditeur de logiciels allemand SAP et le numéro un européen du travail temporaire, le groupe Adecco.
MARC FIORENTINO : Je crois qu'il faut commencer à être très prudent. Il vaut mieux rater 10 % de hausse que de prendre le risque de perdre 30 % sur une opération. La tentation est grande de rester positionnés sur les cycliques parce que le marché dispose encore d'une certaine marge d'appréciation, mais il faut être vigilant car la correction sera forte et soudaine.
Je préconiserai donc d'aller chercher ce que les Américains appellent les « dogs », les valeurs qui sont les lanternes rouges de la cote depuis le début de l'année. C'est par exemple le cas de titres comme Vivendi, GDF Suez ou France Télécom. Ces titres sont faiblement valorisés, ils offrent un bon rendement sécurisé et surtout une bonne visibilité sur l'évolution de leurs revenus.
Le fait que ces belles valeurs soient si en retard montre bien que nous sommes dans un marché de flux guidé par la liquidité et non pas par les fondamentaux.
PATRICK LEGUIL : A court terme, il ne faut pas hésiter à continuer de surfer sur la vague de la hausse de façon purement opportuniste. En effet, nous sommes plus sur un marché de trading que sur un marché de convictions. Les opérateurs viennent en Bourse pour profiter de la poursuite de la hausse et non pas dans une optique de long terme. Il serait dommage de rater la vague de hausse actuelle. Un des moyens d'en profiter, c'est de continuer de privilégier les cycliques. Nous favorisons dans cet esprit les sociétés d'intérim situées en amont du processus. Avant que les embauches reprennent dans les entreprises, c'est en effet l'intérim qui sera le grand gagnant de la reprise.
Mais il faut aussi songer à équilibrer les portefeuilles avec des valeurs offrant une bonne visibilité et une rémunération attrayante. C'est le cas de France Télécom.
La recherche d'affaires de croissance doit également rester un sujet de préoccupation permanent. A ce titre, l'introduction en Bourse de CFAO, spécialisé dans la distribution d'automobiles et de médicaments en Afrique, peut être une bonne opportunité de se positionner sur ce continent, qui connaît un fort développement.
PROPOS RECUEILLIS PAR EMMANUEL EGLOFF ET ROLAND LASKINE