Les économistes se montrent prudents sur la sortie de crise

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LE JOURNAL DES FINANCES. Quand et comment voyez-vous la sortie de crise au niveau mondial ?
VÉRONIQUE RICHES-FLORES (Chef économiste à la Société Générale): Je suis assez pessimiste. Pour ma part, je n'ai jamais parlé de reprise, j'ai toujours parlé de fin de récession envisageable. On a plus de crédit, on cherche des ressources structurelles à la croissance et on en trouve très difficilement.
Je pense que l'on est face à une longue période de croissance anémique avec un taux de chômage élevé. Le pire est dernière nous, le plus dur est devant nous. Nos économies ont été fragilisées pour plusieurs années.
MARC TOUATI (Directeur de la recherche économique chez Global Equities) : Je suis un peu plus optimiste.Nous sortons progressivement de la récession. Jean-Claude Trichet m'a agréablement surpris en laissant la porte ouverte à une nouvelle baisse des taux. Aujourd'hui, on a une reprise technique inévitable qui est due à la fin du déstockage et au réinvestissement. Elle va arriver aux Etats-Unis au troisième trimestre, et en Europe de manière un peu plus tardive. Le problème sera de passer à une croissance plus durable. La reprise va se faire en douceur. Des moyens importants ont été déployés pour que l'économie redémarre, mais on assiste à une crise de confiance.
VÉRONIQUE RICHES-FLORES : Je ne suis pas d'accord sur ce dernier point. Réduire la crise actuelle à une crise de confiance n'a pas de sens. La confiance a de bonnes raisons d'être ébranlée. Je pense que la société a réalisé que le monde d'hier n'était plus soutenable. Nous avons pris conscience d'un niveau d'endettement trop important et du fait que la globalisation bute sur le manque de ressources.
NICOLAS BOUZOU (Directeur du cabinet d'études Astérès): Je pense que nous allons avoir un scénario de reprise en W avec des oscillations très faibles.
Aujourd'hui, il n'y a pas de reprise, mais les économies ont touché un point bas. La reprise va être très lente et chaotique. Je peux vous citer au moins vingt-cinq facteurs qui risquent de la faire avorter.
Nous entrons dans un monde inconnu. Un monde postcrise et un monde postpolitique keynésienne de grande ampleur.
SYLVAIN BROYER (Chef économiste chez Natixis): Je suis assez séduit par un scénario en W. Nous sommes sur la jambe montante du premier V et l'amplitude du second V sera moindre. Il s'agit donc d'un rebond, pas d'une reprise. Je ne suis pas serein pour les perspectives de croissance à moyen terme. Nous avons devant nous trois ans de perte de potentiel, puis trois ans sous le potentiel. Au total, il faudra près de dix ans pour revenir sur la tendance de long terme du revenu par tête que nous connaissions avant la crise. Autrement dit, nous avons perdu dix ans de bien-être. La crise est historique. Jamais les économies du G7 n'avaient subi un arrêt soudain et simultané.
ALEXANDER LAW (Chef économiste chez Xerfi): Je suis toujours un peu gêné d'entendre des comparaisons historiques. Il est difficile de dire : « Cela s'est passé comme cela dans l'histoire donc cela se passera de la même façon dans le futur. » Nous sommes dans une crise d'un type nouveau. Il est impossible de dire exactement si nous aurons un scénario de reprise en W ou un scénario en L. En revanche, nous savons qu'il y aura un rebond technique à court terme. Reste à savoir s'il sera pérenne. En tout cas, je crois qu'il y aura une reprise différente selon les zones. Au niveau international, nous pouvons dire que la Chine s'en sort mieux grâce à la demande intérieure. Mais il me semble peu probable qu'elle puisse avoir une croissance autocentrée sur le long terme. Par ailleurs, certains pays vont être durablement touchés, comme l'Espagne ou le Royaume-Uni. Je pense que l'Allemagne arrivera plus vite à un retour à la croissance que ce dernier pays.
MARC TOUATI : A mon avis, il y a aujourd'hui une marge de remontée de la consommation aux Etats-Unis. On a tendance à penser que tout s'arrête, mais c'est faux. En France, en Allemagne et aux Etats-Unis, il existe déjà des signaux de redémarrage. Je crois que l'on sous-estime le rebond de la croissance mondiale. Généralement, les économies sortent des crises grâce à une révolution technologique. Aujourd'hui, je pense qu'il faut retrouver une dynamique de confiance car il existe un potentiel de croissance liée aux nouvelles technologies de l'énergie. Si une révolution technologique se produit, les économies mettront moins de dix ans à redémarrer.
SYLVAIN BROYER : Je suis d'accord, mais je crois qu'il faut rester prudent. Quand cette révolution technologique se produira-t-elle ? Nous ne le savons pas.
VÉRONIQUE RICHES-FLORES : Il devrait falloir trois ou quatre ans pour que les initiatives publiques commencent à porter leurs fruits en termes de croissance, et ce sous réserve que les efforts soient poursuivis.
Les pouvoirs publics doivent aussi prendre conscience des besoins structurels de nos économies. Ils sont les seuls à pouvoir impulser cette révolution technologique. C'est la seule solution pour renouer avec la croissance alors que l'économie manque de moteurs.
NICOLAS BOUZOU : Je pense que la révolution technologique est déjà en marche. Certes, beaucoup de sociétés souffrent. Mais de nombreuses entreprises ont des taux de croissance supérieurs à 10 %, dans les secteurs de la santé ou de la musique.
LE JOURNAL DES FINANCES. Quels sont les risques majeurs qui pèsent sur vos scénarios ?
SYLVAIN BROYER : J'en vois trois. Le premier est le risque de tomber dans une crise de la dette souveraine. Le deuxième est la possible chute des économies des Etats baltes. Cela pourrait affoler les marchés et toucher gravement tous les pays de la zone euro. Enfin, le troisième risque est celui de l'inefficacité de la politique monétaire actuelle et le risque de déflation.
ALEXANDER LAW : Ce qui m'inquiète, c'est l'augmentation des matières premières. Elle ne me paraît pas vraiment justifiée. Cette hausse pourrait pénaliser la consommation des ménages mais aussi la trésorerie des entreprises.
La remontée du taux d'épargne aux Etats-Unis sur le long terme risque également d'entraver la reprise de la croissance mondiale. Le pays représente toujours 25 % du PIB mondial. Je redoute enfin la propagation de la crise en Grande-Bretagne et aux pays baltes à l'ensemble de la zone euro
NICOLAS BOUZOU : Le premier risque est celui d'une hausse des taux longs, à court terme. Elle aggraverait les risques d'une crise de la dette souveraine.
MARC TOUATI : Il y a toujours des risques que l'on ne maîtrise pas. Nous ne sommes pas armés contre un grave choc géopolitique ou sanitaire comme la grippe A.
Le deuxième grand risque, c'est l'euro. Il est trop fort à l'heure actuelle, ce qui peut limiter la reprise ou la différer. Il faut dire que nous sommes les seuls à maintenir un taux directeur à 1 %. Quant à l'Europe de l'Est, nous risquons d'avoir une crise des subprimes à l'européenne. Les banques allemandes et autrichiennes ont beaucoup investi dans ces pays, mais on ne sait pas vraiment quel est l'état de leurs créances douteuses.
VÉRONIQUE RICHES-FLORES : L'enclenchement d'un processus de désendettement des agents privés, notamment des ménages, est un risque majeur. Le Japon et l'Allemagne ont été victimes de ce phénomène par le passé. Il y a un risque de déflation évident. Pour l'éviter, les politiques économiques finiront peut-être par recréer de l'inflation.
LE JOURNAL DES FINANCES. Quelles mesures supplémentaires devraient être engagées par les gouvernement pour sortir de la crise ?
SYLVAIN BROYER : Le grand emprunt peut être utile s'il permet de favoriser les innovations technologiques. Le train à grande vitesse a augmenté le PIB potentiel de la France.
Pour ce qui est de la régulation, elle a toujours un temps de retard sur l'innovation. C'est un processus d'essais-erreurs. Son succès sera donc modeste.
En termes de déficits publics, le creusement est suffisant. Il faut se garder un peu de marge en cas de rechute dans les dix-huit mois, si le scénario en W se confirme. Ce sera alors le consommateur qu'il faudra directement aider.
ALEXANDER LAW : Pour le moment, la consommation française a bien résisté, mais cette exception devrait disparaître, avec une inflation plus forte en 2010, un million de chômeurs de plus début 2010 par rapport à janvier 2009, ainsi que des revalorisations salariales plus faibles.
A côté du grand emprunt, les échéances électorales de 2012 vont sans doute être l'occasion pour l'Etat de faire de nouvelles interventions. Mais quels secteurs soutenir ? Peut-être pas l'automobile, mais plutôt des branches d'activité qui ont un avenir dans les dix ou quinze ans, comme les énergies vertes, le nucléaire ou la construction, avec en particulier l'isolation thermique.
NICOLAS BOUZOU : De toute façon, on ne saura jamais vraiment où sont allées les dépenses du grand emprunt : une telle traçabilité est impossible dans le cadre de la comptabilité publique.
De même, les économies vertes sont réparties dans d'innombrables secteurs d'activité, il est difficile d'orienter précisément ce type de dépenses. Je réfute la notion de secteur d'avenir ou de secteur du passé, seules les organisations sont compétitives.
Par ailleurs, certains chantiers du gouvernement, comme la réforme de la taxe professionnelle, sont bienvenus aujourd'hui. Bien sûr, il faudrait aussi améliorer le traitement du chômage. Comme il devient le problème numéro un en France, il faudrait généraliser un contrat de transition professionnelle qui facilite le transfert des chômeurs vers des entreprises créatrices d'emplois. Par exemple, je trouve tout à fait acceptable l'idée que lorsque l'on déménage pour un autre emploi l'Etat subventionne le déplacement.
VÉRONIQUE RICHES-FLORES : Le grand emprunt n'est utile que s'il fait naître une initiative européenne ambitieuse. Même si je n'y crois pas vraiment. Il faudrait qu'il ne se cantonne pas à une nouvelle dépense d'argent frais mais qu'il soit l'occasion d'une réflexion au niveau européen sur les principaux dysfonctionnements de nos économies, d'ici au mois de novembre.
J'aimerais voir naître des projets ambitieux, comme celui, sans doute irréaliste, du « tout-hybride » dans l'automobile d'ici à 2012.
NICOLAS BOUZOU : Je suis tout à fait d'accord avec le fait qu'il faille aider l'industrie automobile, toujours en subventionnant la demande plutôt que l'offre. L'Etat pourrait ainsi aider directement des fonctionnaires qui disposent de voitures de fonction à s'équiper de véhicules hybrides.
SYLVAIN BROYER : Pour une utilisation intelligente de l'emprunt public, l'Union européenne a déjà livré tout un travail. Citons l'agenda de Lisbonne. Elaboré en 2000, il a pour but de rendre l'économie européenne plus compétitive, notamment grâce à la recherche. Mais il existe aussi des livres blancs sur le transport, etc. Il faut se donner les moyens de les appliquer.
VÉRONIQUE RICHES-FLORES : Les grands pays industrialisés ont aussi tout intérêt à accompagner les pays en développement. L'Europe a ici un rôle à jouer.
LE JOURNAL DES FINANCES. Quels problèmes pose le surendettement des Etats et comment en sortir ?
SYLVAIN BROYER : C'est un risque majeur qui provoquerait une remontée extrêmement violente des taux longs. Ce risque est particulièrement criant au Royaume-Uni. La croissance offre la seule voie de sortie.
NICOLAS BOUZOU : Il me semble que nous entrons dans une nouvelle ère. Comme durant les Trente Glorieuses, nous allons vivre après la crise avec des taux d'intérêt élevés, de l'inflation et de forts niveaux d'endettement public. La remontée des taux longs peut même prendre une ampleur cauchemardesque. C'est une bonne chose d'être keynésien aujourd'hui, mais il faut garder un oeil vigilant sur l'inflation.
MARC TOUATI : La soutenabilité de la dette n'a rien d'effrayant, tant qu'elle produit plus de richesse qu'elle n'en coûte. Or, en France, on sait qu'elle ne remplit pas sa mission, puisque avec les retraites du hors-bilan elle atteint 120 % du PIB - si l'on tient compte des retraites des fonctionnaires - sans que la croissance potentielle soit à la hauteur.
Il faut moderniser la dépense publique ; il ne faut pas plus d'Etat mais « mieux » d'Etat, avec une baisse de la pression fiscale et des dépenses de fonctionnement de l'Etat.
TABLE RONDE ANIMÉE PAR CAROLINE MIGNON ET SOLENN POULLENNEC
