Les grands patrons ne perçoivent pas de signes d'amélioration en Europe

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LE JOURNAL DES FINANCES. Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne, a souligné que plusieurs pays avaient connu des points d'inflexion. Beaucoup d'économistes évoquent une sortie de crise. Pensez-vous, comme eux, qu'au niveau mondial le pire est désormais passé ? Dans ce cas, est-ce l'effet du restockage, des plans de relance ou de la vigueur des économies émergentes ?
SERGE WEINBERG (Président de Weinberg Capital Partners) : Il y a un phénomène important qui s'est produit au cours de ces dernières semaines : c'est la stabilité des marchés financiers.
Ces marchés sont-ils des indicateurs imparfaits de l'activité économique ? En tout cas la bonne tenue des marchés favorise la restauration d'un climat de confiance qui permet de penser qu'il y a peut-être une sortie de crise pas très loin.
Je pense que nous sommes toujours dans une phase de recul de l'activité.
Bien sûr, ce recul est de moins en moins marqué, mais nous ne sommes pas encore parvenus à un plateau, qui permettra ensuite un rebond.
L'indicateur que je regarde avec le plus d'attention est celui du logement américain. Il y a encore beaucoup d'interrogations. Alors, bien sûr, les marchés ont envie de croire à la hausse et à la sortie de crise. Ils ont envie de croire aux effets de la baisse des taux, à l'impact des plans de relance et à la capacité des entreprises à s'adapter rapidement.
Malgré tout, il semble qu'une sortie de crise est marquée par plusieurs phases de rally boursier, chacune d'une durée observée d'environ quatre-vingt-dix jours. Et il me semble que nous arrivons peut-être au terme de la première de ces périodes de rebond.
JEAN-PIERRE CLAMADIEU (P-DG de Rhodia) : Le point le plus marquant, selon moi, de ce que je peux observer, c'est la baisse de 15 % de la production industrielle en Europe. C'est un choc très important, qui nécessite des ajustements considérables. Et la succession des plans sociaux témoigne de la violence des adaptations nécessaires.
A côté de cela, il y a des points positifs, dans les grands pays émergents comme le Brésil ou la Chine. Les plans de relance produisent leurs effets, avec, par exemple, la reprise du secteur automobile. Nos carnets de commandes dans ces pays sont revenus au niveau où ils se trouvaient il y a un an, ce qui prouve que la période de déstockage est bien terminée.
En Europe, à l'inverse, je ne vois pas de signe tangible très positif. Contrairement aux pays émergents, les effets des plans de relance sont très longs à se manifester. Et pour l'instant on n'en perçoit que peu de résultats concrets.
PATRICK SAYER (Président du directoire d'Eurazeo) : Pour ma part, j'essaie de positiver dans cet environnement.
C'est vrai qu'aux Etats-Unis il y a un parfum de confiance qui revient. Les investisseurs veulent y croire. Et c'est déjà important. Même si certains secteurs d'activité enregistrent des baisses de chiffre d'affaires à deux chiffres. Mais le fait qu'ils veulent y croire laisse espérer que le rebond sera d'autant plus soutenu, alimenté par une psychologie positive.
En Chine, comme toujours, il y a une sorte d'autoajustement, et il n'est pas certain que ce qui s'y passe profite vraiment au reste du monde.
Quant à l'Europe, elle demeure dans un état d'incertitude terrible.
C'est pourquoi je crois que les marchés financiers sont en déconnexion totale par rapport à ce qui se passe réellement. Et, à l'instar de Serge Weinberg, je suis assez partisan d'un scénario de double dip, ou « double plongeon ».
DIDIER LAMOUCHE(P-DG de Bull) : Personnellement, je n'ai jamais vu un coup de frein comme celui-ci. Certains fabricants de semi-conducteurs ont connu une chute de 50 % de leur chiffre d'affaires. Ce qui est considérable dans une industrie où près de 80 % des coûts sont fixes. On a vraiment le sentiment que l'industrie s'est arrêtée de respirer. Il est possible que les entreprises aient désormais démarré la reconstitution de stocks.
Mais je crains que l'activité ne soit médiocre durant une période encore assez longue. En revanche, je reste convaincu que la meilleure façon de sortir de ce type de crise, c'est par l'innovation.
Pour le reste du monde, j'observe que les effets du plan de relance chinois ont des effets assez rapides. La Grande-Bretagne et l'Espagne sont dans des situations vraiment difficiles à cause de la place qu'y occupent la banque et l'immobilier. Ce qui n'est pas le cas en France. Mais, désormais, je crains beaucoup l'effet dollar, avec la remontée de l'euro. Si l'Europe a plutôt bien résisté pour l'instant, il n'est pas sûr qu'elle puisse faire face à une baisse de la devise américaine. Surtout si à cela s'ajoutent des mouvements de nature protectionniste.
LE JOURNAL DES FINANCES. Compte tenu de cet environnement, comment voyez-vous l'économie française se préparer à une éventuelle sortie de crise ? Quelles réformes le gouvernement doit-il mener de façon prioritaire pour que la France profite pleinement d'une embellie sur le front économique ?
DIDIER LAMOUCHE : D'abord, il faut reconnaître que la France a eu la chance de ne pas avoir tous ses oeufs économiques dans le même panier. Concernant le plan de relance, je regrette beaucoup que l'on ait cédé à la facilité en optant pour la réfection des routes ou le ravalement des églises.
Tout cela est très honorable. Mais il me semble qu'il existe aussi un plan numérique à échéance de 2012 qu'on pourrait accélérer. Et je trouve qu'il aurait été plus adapté aux problèmes structurels du pays de miser davantage sur les nouvelles technologies plutôt que sur des activités traditionnelles.
De la même manière, on voit le Fonds stratégique d'investissement contraint à éteindre des incendies. C'est très bien. Mais ce serait encore mieux s'il pouvait investir davantage dans les entreprises opérant sur les techniques dites du futur (informatique, numérique, technologies du virtuel et du « green IT »).
PATRICK SAYER : Il y a tout de même un secteur où la France investit beaucoup et à bon escient, c'est celui du développement durable. Là, nul ne peut nier qu'il y ait de vraies retombées, au moins sur le moyen terme. En dehors de cela, je suis complètement d'accord que si l'Europe peut s'en sortir ce sera essentiellement par la mise en oeuvre de grands projets technologiques.
DIDIER LAMOUCHE : Sur cette idée également, nous avons la chance d'héberger, en France, Iter, un programme mondial de recherche sur les énergies futures de la fusion.
Il eut été intéressant de joindre l'utile à l'urgent en accélérant les financements destinés à ce programme énergétique, stratégique pour l'humanité.
SERGE WEINBERG : Personnellement, ce qui me frappe, c'est que, depuis la crise, et contrairement à la phase de croissance, les différentes économies européennes adoptent des voies très divergentes. Les situations de l'Espagne, du Royaume-Uni, de la France ne sont plus semblables.
En revanche, ce qui est sûr, c'est que la compétitivité du site France ne peut pas s'améliorer durant une période de crise.
Sans doute, ici ou là, il y aura des entreprises qui tireront leur épingle du jeu. Mais coincées entre les Etats-Unis et leur dévaluation du dollar et la Chine qui mène sa reconquête en solo.
La zone euro sera marquée par ses rigidités, alors que les Etats-Unis comme l'Asie triompheront par leur souplesse, leurs capacités d'adaptation et d'innovation. Dans ces conditions, je crains que la France ne sorte plus handicapée de cette crise qu'elle n'y est entrée.
JEAN-PIERRE CLAMADIEU : Serge a raison : si la BCE a réagi avec beaucoup d'efficacité à la crise financière, il n'y a pas eu de réponse commune des gouvernements européens à la crise économique. Je crains les tentations protectionnistes dans un contexte où le commerce international a déjà fortement baissé. Et c'est là un mouvement dont la France a plus à perdre qu'à gagner.
Parallèlement, je note que notre système bancaire a plutôt mieux résisté que celui d'autres pays à la crise financière. Un point faible de la France a été encore une fois le difficile dialogue entre les partenaires sociaux devant certaines adaptations nécessaires.
Malgré l'existence en France de stabilisateurs sociaux efficaces qui atténuent l'impact de la crise, nous n'arrivons pas à mettre en place une gestion plus souple de l'emploi. Et c'est regrettable.
PATRICK SAYER : Il y a un autre point à surveiller, c'est le niveau du prix du baril de pétrole. Je ne pense pas qu'il faille s'inquiéter de la récente remontée des prix car, au niveau précédent (moins de 40 dollars le baril), cela signifiait la chute des investissements et donc de plus grosses tensions à terme. Le plus gros problème, c'est la volatilité des prix et la parité euro-dollar.
LE JOURNAL DES FINANCES. Le printemps a été animé par de vaines polémiques sur les superprofits du CAC 40, les dividendes versés aux actionnaires ou les salaires des dirigeants de sociétés. Ce climat anti-big business est-il selon vous passager et lié à la crise ou bien recèle-t-il un véritable anticapitalisme à la française ?
SERGE WEINBERG : La contestation à l'égard des grands patrons a été le fait de plusieurs pays, même si elle a pris un relief particulier en France. Pourtant, depuis une dizaine d'années, les dispositifs adoptés en France sont de plus en plus contraignants.
Bien sûr, tout cela ne peut pas empêcher un scandale. Et il faut éviter de se fonder sur une exception pour systématiquement légiférer.
Pour moi, le vrai sujet, ce n'est pas la rémunération des dirigeants, mais plutôt l'énigme qui fait qu'avec un taux de prélèvement très élevé on ait en France des salaires nets faibles et l'un des taux d'emploi les plus bas d'Europe. Quant au sujet sur le partage des résultats en trois tiers, je comprends le slogan mais pas le point d'application.
PATRICK SAYER : Concernant la rémunération des dirigeants, je constate qu'il y a eu un gros travail de transparence et d'explications. Bien sûr, cela n'enlève pas le sentiment d'injustice ressenti par des salariés ou des actionnaires individuels.
A cela s'ajoute un phénomène classique : lorsqu'il y a une crise chacun s'amuse à chanter « les aristocrates à la lanterne ». Pour ma part, je m'interrogerais plutôt sur l'attitude des banques qui ont reçu un véritable soutien pour leurs liquidités et dont la propension à prêter a significativement baissé.
JEAN-PIERRE CLAMADIEU : En période de crise, les entreprises ont besoin d'un leadership fort et donc de patrons capables de rassurer, de redonner confiance. La généralisation hâtive de quelques situations objectivement choquantes a contribué à créer un climat global de défiance et peut-être à fragiliser la fonction de P-DG. Il faudra faire le bilan de l'application du code Afep-Medef, mais je suis convaincu que celui-ci montrera un changement réel dans les pratiques de rémunérations.
DIDIER LAMOUCHE : C'est vrai qu'il existe un problème des Français avec le partage de la valeur en général. Mais j'aimerais que l'on ne regarde pas uniquement du côté des entreprises.
L'industrie du cinéma me semble un exemple étonnant. Le Festival de Cannes vient de s'achever. Qu'on s'interroge, par exemple, sur les stars sur tapis rouge, leurs cachets et la débauche de luxe d'un côté et sur le statut ultraprécaire des intermittents du spectacle, qui contribuent également à cette industrie, de l'autre. Curieusement, cela n'a l'air de gêner personne.
PATRICK SAYER : Je crains que nous ne payions également là le fait que pendant quelques années les stock-options ont bénéficié d'une fiscalité très favorable, voire trop favorable. Le retour de bâton n'en est que plus violent.
PROPOS RECUEILLIS PAR CAROLINE MIGNON ET YVES DE KERDREL
