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Thales doit resserrer les rangs après le remaniement de son état-major

23/05/2009 00:00 - JDF

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Au terme de l'assemblée générale de mardi 19 mai, Denis Ranque a cédé le gouvernail de Thales à Luc Vigneron, actuel dirigeant de Nexter (ex-Giat Industries). Après onze ans de bons et loyaux services à la tête du groupe de défense, l'homme a été brutalement révoqué par le conseil d'administration, à un an de la fin de son mandat. Retour sur une surprenante passation de pouvoir sur fond de bras de fer politico-industriel.
Pourquoi Denis Ranque a-t-il quitté prématurément ses fonctions ?
Le départ du patron de Thales est lié à l'évolution du capital. En dépit d'une présidence irréprochable (lire ci-contre), Denis Ranque sait son sort scellé depuis l'annonce, en novembre, de l'entrée au tour de table de Dassault en remplacement d'Alcatel-Lucent (20,8 % du capital).
Le projet sonne comme un désaveu pour celui qui aurait préféré une mise en Bourse des titres appartenant à l'équipementier télécoms, laquelle aurait été l'occasion de se libérer du joug de tout actionnaire privé de référence. Même s'il s'en défend, le patron s'est aussi toujours montré méfiant face aux ambitions industrielles de Dassault pour Thales (intérêts peu marqués pour le naval, velléités supposées de démantèlement...).
Rien ne pressait pour autant le conseil d'administration de le débarquer aussi vite, à seulement un an de la fin de son mandat. Un délai idéal pour préparer une succession en douceur. Mais l'évolution des rapports de forces entre les principaux protagonistes aurait pu porter préjudice à Thales. La situation se serait notamment envenimée en janvier, à la suite de la brutale révocation par Denis Ranque du chef de la division aéronautique, François Quentin. Derrière le motif invoqué d'« une performance insuffisante », Denis Ranque aurait ainsi voulu couper l'herbe sous le pied de Dassault, qui soutenait la candidature de ce dernier à sa succession.
Comment le choix de Luc Vigneron s'est-il imposé ?
L'arrivée improbable de Luc Vigneron aux commandes de Thales est l'épilogue d'un long bras de fer opposant Denis Ranque, Dassault et l'Etat. Entre les propositions de l'avionneur, soucieux d'y placer des hommes de confiance issus de son giron (on a parlé de Bernard Charlès et d'Eric Trappier) ou de Thales (François Quentin), et celles étudiées en interne depuis deux ans par les membres du comité de sélection des administrateurs et des rémunérations* (Csar), aucun des prétendants à la présidence n'aurait fait l'unanimité.
C'est finalement par la force des choses, pressé par Dassault, qui a fait du changement de quart une condition suspensive au rachat des titres d'Alcatel-Lucent, que l'Etat a tranché en imposant un homme de son cru, Luc Vigneron, et ce malgré les réserves du Csar. Un choix compromissoire, à défaut de mieux.
Quelles sont ses forces et ses faiblesses ?
A 55 ans, cet X-Ponts a derrière lui une solide carrière d'industriel. Il a travaillé chez Alcatel Alsthom, puis chez Nexter, deux sociétés aux métiers technologiques proches de ceux de Thales.
Son grand mérite à la présidence de Nexter tient au succès des lourdes restructurations qu'il a engagées, avec à la clé le retour aux profits du fabricant de chars. Pour autant, ses détracteurs critiquent son expérience limitée dans la défense, en dehors des armes terrestres. D'autres s'inquiètent de l'écart de pointure entre Nexter et Thales. Saura-t-il passer d'une société franco-française de 600 millions d'euros de revenus annuels à un groupe international, qui pèse vingt fois plus lourd ? Dans l'immédiat, son principal handicap pourrait être le peu de légitimité accordé à son accession à la présidence de Thales.
Quels défis doit-il relever ?
Luc Vigneron arrive chez Thales en terrain miné. Affaibli par sa nomination, qui est loin de faire l'unanimité, son premier impératif sera d'asseoir son autorité avec tact pour apaiser les tensions internes nées ces derniers mois au sein du groupe. En gagnant la confiance de Dassault Aviation, mais aussi en composant avec l'ex-garde rapprochée de Denis Ranque, dont certains membres pouvaient prétendre à la succession. Il sera jugé sur sa capacité à préserver l'impulsion donnée par son prédécesseur à l'essor international de Thales. Mais aussi sur la réussite des projets laissés en suspens tels que l'éventuel échange d'actifs avec Safran ou la possible consolidation des liens avec Finmeccanica. Il lui revient enfin d'apaiser les relations avec son principal client, EADS.
Le tout sous contrainte, car son empreinte dépendra de la tournure que donnera Dassault à son partenariat industriel avec Thales. Si tant est que l'avionneur ait les mains suffisamment libres pour imposer ses desiderata.
Quelle est la marge de manoeuvre de Dassault ?
Malgré son entrée en force chez Thales (26 % du capital), le clan Dassault a déjà subi des désillusions quant à sa marge d'action sur la gouvernance du groupe de défense.
Premier échec : il ne dispose d'aucun appui au sein du comité exécutif faute d'avoir pu imposer ses favoris à la tête de la direction. Autre désillusion, la révision du pacte d'actionnaires a tourné en sa défaveur. Il doit se contenter de quatre sièges au conseil, contre cinq pour l'Etat. Enfin, il ne peut acquérir de droits de vote double avant le 1er janvier 2012 et a renoncé à l'exercice d'un droit de veto sur certaines opérations (acquisitions, cessions).
De quoi limiter son pouvoir d'infléchir toute orientation stratégique. Mais au regard de 1,6 milliard d'euros qu'il a déboursé pour acheter les titres d'Alcatel-Lucent, il ne restera pas inactif. Il devrait saisir toutes les occasions pour peser sur les décisions, quitte à jouer les trublions face à l'Etat.
* Jozef Cornu, Bruno Bézard, François Bujon de l'Estang, Robert Brunck.
CHRISTELLE DONGER