Les patrons français modestes face à la conjoncture
On attribue à Georges Pompidou, à Maurice Allais ou à Raymond Barre la fameuse boutade : « Il est particulièrement difficile de faire des prévisions, surtout en ce qui concerne l'avenir. » Une seule chose est certaine dans l'environnement si troublé de ces dernières semaines : la plupart des patrons du CAC 40 ont en tout cas décidé de reprendre ce pléonasme à leur compte, chaque fois qu'ils étaient interrogés sur les perspectives de leur groupe.
Maintenant qu'est terminée (ou presque) la saison des publications des comptes annuels, donc celle des présentations faites aux analystes financiers en France comme à l'étranger, et avant que débutent les premières annonces de chiffres d'affaires trimestriels, il est intéressant de remettre en perspective les différents commentaires faits par les principaux dirigeants du CAC 40 sur la manière dont ils voient 2009. Il en ressort une grande prudence générale. Une prudence qui a curieusement plu aux marchés.
Par exemple, LVMH, qui a été l'un des premiers grands groupes français à publier ses comptes et donc à être interrogé sur ses perspectives pour 2009, a refusé de répondre de manière chiffrée. Ce qui n'était pas le cas les années précédentes. Ce silence assourdissant aurait pu être mal interprété par le marché. C'est l'inverse qui s'est passé. Tant et si bien que nombre de grandes sociétés du CAC 40 qui avaient hésité à faire part sinon de prévisions chiffrées, du moins d'une fourchette d'estimation ont renoncé à cet exercice.
La prudence récompensée
Autant, certaines années, il était devenu normal de chiffrer très précisément les résultats estimés pour l'exercice en cours, autant cette année la devise du CAC 40, c'est « Motus et bouche cousue ». Certains dirigeants semblent même avoir mis un point d'honneur à avouer que dans la conjoncture actuelle il était déraisonnable de formuler la moindre prévision. Martin Bouygues symbolise au mieux cet état d'esprit. Son seul commentaire pour 2009 : « Nous verrons bien...» Bruno Lafont, le président de Lafarge, refuse de formuler le moindre pronostic, même après trois mois d'activité. « Il serait inconscient de se livrer au jeu des pronostics », a-t-il affirmé au moment de lancer l'augmentation de capital du groupe.
Même prudence chez Dassault Systèmes (filiale, comme Le Journal des Finances, du Groupe Dassault). Bernard Charlès, reconnu par les marchés pour sa capacité à réaliser des objectifs de plus en plus ambitieux, notamment en termes de marge, a concédé que 2009 s'annonçait très difficile et qu'il faudrait être certain que les conditions de marché restent identiques à celles du quatrième trimestre pour que le chiffre d'affaires marque une progression comprise entre 1 et 3 %. Idem pour Jean-Pierre Clamadieu, qui a pourtant redressé Rhodia de façon spectaculaire et qui ne peut rien dire d'autre, sinon que « la visibilité reste quasi nulle pour 2009 ».
Cette modestie des patrons français à l'égard de la conjoncture est finalement saluée par le marché. Tous ceux qui en ont fait preuve ont vu leur cours de Bourse progresser au cours des séances suivantes. Il y a quelques années, les dirigeants de Coca-Cola, avaient brutalement renoncé à faire des prévisions, en expliquant que « donner des estimations empêche de se concentrer sur les initiatives qui permettent de réussir sur le long terme ».
Outre-Atlantique, l'usage est en effet de formuler des prévisions trimestrielles, et la règle, de publier des comptes trimestriels. D'une part, ce court-termisme est largement critiqué depuis le début de la crise, quand il n'est pas accusé d'être l'une des causes du tsunam. D'autre part, obliger les dirigeants d'entreprise à jouer le rôle de Madame Soleil tous les trois mois relève de la torture intellectuelle, compte tenu des aléas économiques du moment. C'est la raison pour laquelle une récente étude faite auprès des dirigeants d'entreprises appartenant à l'indice Standard & Poor's 500 montrait qu'un tiers d'entre eux étaient prêts à renoncer à ces habitudes trimestrielles.
Ce changement de pratique en termes de communication financière est salutaire à nos yeux pour trois raisons très différentes. D'abord, il va permettre aux analystes financiers de retrouver encore plus de légitimité. Ceux-ci n'auront plus à valider des hypothèses de croissance ou à justifier a posteriori des niveaux de PER atteints par tel ou tel titre. Mais il va leur falloir à nouveau calculer des estimations de bénéfice ou de cash-flow. Et ce sont leurs calculs qui détermineront à nouveau le prix théorique de chaque titre alors que, ces dernières années, les investisseurs pouvaient avoir le sentiment, à tort ou à raison, que certaines estimations étaient surtout établies pour justifier les cours aberrants atteints au moment où l'argent était sans doute trop facile, et trop disponible.
Eviter la tyrannie du consensus
Le deuxième point important de ce changement d'attitude de la part des dirigeants d'entreprise est qu'il va leur redonner une immense marge de manoeuvre. En refusant de se laisser enfermer dans le jeu de prévisions à la virgule près, voire de prévisions trimestrielles, les managers vont avoir le sentiment de se soustraire au regard des investisseurs. De fait, au lieu de consacrer toute leur énergie à faire en sorte que les bénéfices trimestriels ou semestriels correspondent au « consensus de place », sous peine d'être sanctionnés, ils vont pouvoir de nouveau porter leur regard sur le long terme. Ils vont aussi ne plus vivre dans la hantise de voir leur titre chahuté à chaque publication d'indicateur ou dès lors qu'un aléa économique viendra gripper momentanément leur machine à produire du bénéfice.
Enfin, et surtout, en refusant de communiquer, pour cause d'incertitude géopolitique ou de brouillard économique, des groupes comme Bouygues, comme LVMH, Axa ou Michelin obligent les investisseurs à les juger sur leurs comptes passés plutôt que sur des résultats futurs. Et cela au moment même où le socle des résultats 2008 est plutôt solide, avec une soixantaine de milliards d'euros de profits cumulés au sein du CAC 40 pour 2008. C'est pour cette raison aussi que les investisseurs redécouvrent avec bonheur la notion de dividende, qui n'est rien de moins que la traduction la plus tangible de ces résultats passés. Quel retour de balancier par rapport à ce qui se passait il y a encore deux ans !
Bien sûr, tout cela ne signifie pas que les actionnaires vont désormais se heurter à un mur lorsqu'ils vont questionner les dirigeants de société à l'occasion des assemblées générales, dont le grand bal s'apprête à débuter. Tout cela ne signifie pas que ceux qui publiaient des comptes trimestriels vont brutalement arrêter cette habitude (comme en témoigne notre tableau page 10). De surcroît, les chiffres d'affaires trimestriels dont la publication est obligatoire seront toujours là pour donner des indications précises, notamment afin de surveiller l'arrivée de la reprise économique.
Mais cela signifie que les actionnaires auront désormais deux sources d'information. D'une part, les déclarations officielles et très précautionneuses faites par les dirigeants d'entreprise, dont chaque mot doit être pesé. C'est la raison pour laquelle Le Journal des Finances consacre une série d'entretiens hebdomadaires avec les présidents du CAC 40, sous l'intitulé « Les patrons face à la crise ». D'autre part, il y aura les analyses de plus en plus précises et de plus en plus nécessaires établies par les experts de notre rédaction. C'est à travers ces décryptages, ces mises en perspective et ces conseils que les actionnaires pourront passer les moments difficiles de cette crise et anticiper le retour à meilleure fortune.
Au moment où le G20 plaide pour une plus grande transparence des mécanismes financiers, il est intéressant de constater que ceux qui font l'économie au quotidien optent pour moins d'information, afin de se protéger et de protéger le marché. Comme disait Warren Buffett, désormais sacré oracle boursier : « Managers that always promise to make the numbers will at some point be tempted to make up the numbers. » Ce qui signifie : « N'importe quel patron qui promet d'atteindre ses objectifs peut avoir la tentation, un jour ou l'autre, d'arranger ses comptes. »
Maintenant qu'est terminée (ou presque) la saison des publications des comptes annuels, donc celle des présentations faites aux analystes financiers en France comme à l'étranger, et avant que débutent les premières annonces de chiffres d'affaires trimestriels, il est intéressant de remettre en perspective les différents commentaires faits par les principaux dirigeants du CAC 40 sur la manière dont ils voient 2009. Il en ressort une grande prudence générale. Une prudence qui a curieusement plu aux marchés.
Par exemple, LVMH, qui a été l'un des premiers grands groupes français à publier ses comptes et donc à être interrogé sur ses perspectives pour 2009, a refusé de répondre de manière chiffrée. Ce qui n'était pas le cas les années précédentes. Ce silence assourdissant aurait pu être mal interprété par le marché. C'est l'inverse qui s'est passé. Tant et si bien que nombre de grandes sociétés du CAC 40 qui avaient hésité à faire part sinon de prévisions chiffrées, du moins d'une fourchette d'estimation ont renoncé à cet exercice.
La prudence récompensée
Autant, certaines années, il était devenu normal de chiffrer très précisément les résultats estimés pour l'exercice en cours, autant cette année la devise du CAC 40, c'est « Motus et bouche cousue ». Certains dirigeants semblent même avoir mis un point d'honneur à avouer que dans la conjoncture actuelle il était déraisonnable de formuler la moindre prévision. Martin Bouygues symbolise au mieux cet état d'esprit. Son seul commentaire pour 2009 : « Nous verrons bien...» Bruno Lafont, le président de Lafarge, refuse de formuler le moindre pronostic, même après trois mois d'activité. « Il serait inconscient de se livrer au jeu des pronostics », a-t-il affirmé au moment de lancer l'augmentation de capital du groupe.
Même prudence chez Dassault Systèmes (filiale, comme Le Journal des Finances, du Groupe Dassault). Bernard Charlès, reconnu par les marchés pour sa capacité à réaliser des objectifs de plus en plus ambitieux, notamment en termes de marge, a concédé que 2009 s'annonçait très difficile et qu'il faudrait être certain que les conditions de marché restent identiques à celles du quatrième trimestre pour que le chiffre d'affaires marque une progression comprise entre 1 et 3 %. Idem pour Jean-Pierre Clamadieu, qui a pourtant redressé Rhodia de façon spectaculaire et qui ne peut rien dire d'autre, sinon que « la visibilité reste quasi nulle pour 2009 ».
Cette modestie des patrons français à l'égard de la conjoncture est finalement saluée par le marché. Tous ceux qui en ont fait preuve ont vu leur cours de Bourse progresser au cours des séances suivantes. Il y a quelques années, les dirigeants de Coca-Cola, avaient brutalement renoncé à faire des prévisions, en expliquant que « donner des estimations empêche de se concentrer sur les initiatives qui permettent de réussir sur le long terme ».
Outre-Atlantique, l'usage est en effet de formuler des prévisions trimestrielles, et la règle, de publier des comptes trimestriels. D'une part, ce court-termisme est largement critiqué depuis le début de la crise, quand il n'est pas accusé d'être l'une des causes du tsunam. D'autre part, obliger les dirigeants d'entreprise à jouer le rôle de Madame Soleil tous les trois mois relève de la torture intellectuelle, compte tenu des aléas économiques du moment. C'est la raison pour laquelle une récente étude faite auprès des dirigeants d'entreprises appartenant à l'indice Standard & Poor's 500 montrait qu'un tiers d'entre eux étaient prêts à renoncer à ces habitudes trimestrielles.
Ce changement de pratique en termes de communication financière est salutaire à nos yeux pour trois raisons très différentes. D'abord, il va permettre aux analystes financiers de retrouver encore plus de légitimité. Ceux-ci n'auront plus à valider des hypothèses de croissance ou à justifier a posteriori des niveaux de PER atteints par tel ou tel titre. Mais il va leur falloir à nouveau calculer des estimations de bénéfice ou de cash-flow. Et ce sont leurs calculs qui détermineront à nouveau le prix théorique de chaque titre alors que, ces dernières années, les investisseurs pouvaient avoir le sentiment, à tort ou à raison, que certaines estimations étaient surtout établies pour justifier les cours aberrants atteints au moment où l'argent était sans doute trop facile, et trop disponible.
Eviter la tyrannie du consensus
Le deuxième point important de ce changement d'attitude de la part des dirigeants d'entreprise est qu'il va leur redonner une immense marge de manoeuvre. En refusant de se laisser enfermer dans le jeu de prévisions à la virgule près, voire de prévisions trimestrielles, les managers vont avoir le sentiment de se soustraire au regard des investisseurs. De fait, au lieu de consacrer toute leur énergie à faire en sorte que les bénéfices trimestriels ou semestriels correspondent au « consensus de place », sous peine d'être sanctionnés, ils vont pouvoir de nouveau porter leur regard sur le long terme. Ils vont aussi ne plus vivre dans la hantise de voir leur titre chahuté à chaque publication d'indicateur ou dès lors qu'un aléa économique viendra gripper momentanément leur machine à produire du bénéfice.
Enfin, et surtout, en refusant de communiquer, pour cause d'incertitude géopolitique ou de brouillard économique, des groupes comme Bouygues, comme LVMH, Axa ou Michelin obligent les investisseurs à les juger sur leurs comptes passés plutôt que sur des résultats futurs. Et cela au moment même où le socle des résultats 2008 est plutôt solide, avec une soixantaine de milliards d'euros de profits cumulés au sein du CAC 40 pour 2008. C'est pour cette raison aussi que les investisseurs redécouvrent avec bonheur la notion de dividende, qui n'est rien de moins que la traduction la plus tangible de ces résultats passés. Quel retour de balancier par rapport à ce qui se passait il y a encore deux ans !
Bien sûr, tout cela ne signifie pas que les actionnaires vont désormais se heurter à un mur lorsqu'ils vont questionner les dirigeants de société à l'occasion des assemblées générales, dont le grand bal s'apprête à débuter. Tout cela ne signifie pas que ceux qui publiaient des comptes trimestriels vont brutalement arrêter cette habitude (comme en témoigne notre tableau page 10). De surcroît, les chiffres d'affaires trimestriels dont la publication est obligatoire seront toujours là pour donner des indications précises, notamment afin de surveiller l'arrivée de la reprise économique.
Mais cela signifie que les actionnaires auront désormais deux sources d'information. D'une part, les déclarations officielles et très précautionneuses faites par les dirigeants d'entreprise, dont chaque mot doit être pesé. C'est la raison pour laquelle Le Journal des Finances consacre une série d'entretiens hebdomadaires avec les présidents du CAC 40, sous l'intitulé « Les patrons face à la crise ». D'autre part, il y aura les analyses de plus en plus précises et de plus en plus nécessaires établies par les experts de notre rédaction. C'est à travers ces décryptages, ces mises en perspective et ces conseils que les actionnaires pourront passer les moments difficiles de cette crise et anticiper le retour à meilleure fortune.
Au moment où le G20 plaide pour une plus grande transparence des mécanismes financiers, il est intéressant de constater que ceux qui font l'économie au quotidien optent pour moins d'information, afin de se protéger et de protéger le marché. Comme disait Warren Buffett, désormais sacré oracle boursier : « Managers that always promise to make the numbers will at some point be tempted to make up the numbers. » Ce qui signifie : « N'importe quel patron qui promet d'atteindre ses objectifs peut avoir la tentation, un jour ou l'autre, d'arranger ses comptes. »
DOSSIER RÉALISÉ PAR OLIVIA DERREUMAUX ET YVES DE KERDREL (SUITE PAGE 10)
