
Pierre PRINGUET -
En tant que dirigeant d'une société cotée en Bourse, comment vivez-vous ce qui se passe aujourd'hui sur les marchés financiers ? Nous vivons cette situation avec beaucoup de détachement. Il y a un an, on supposait déjà que la crise des subprimes aurait un impact sur l'économie et nous avons pourtant réalisé un bon exercice 2007/2008. Aujourd'hui, la situation s'est durcie. Mais la réaction des banques centrales et des pouvoirs publics a été sans commune mesure. Elle a été, à mon sens, appropriée. Dans ce contexte, nous publions un bon chiffre d'affaires trimestriel, à 1,76 milliard d'euros, en hausse de 13 %. Cette performance est conforme à ce que nous avions annoncé. Il n'y a rien eu de catastrophique sur nos marchés. Aux Etats-Unis, le marché reste en croissance. Idem en Europe, même si c'est difficile en Grande-Bretagne. En Espagne, qui est l'un des pays européens les plus touchés par la crise, notre activité est restée stable.
Que doit-on en déduire pour la suite de l'exercice ? Nous confirmons la prévision de croissance à deux chiffres de nos profits. Et sans ajouter le
« sauf dégradation de l'environnement » qui a fait couler tant d'encre en septembre ! Le risque de crise systémique auquel cela faisait allusion semble être aujourd'hui écarté.
Avez-vous été surpris d'apprendre que vos prévisions avaient été jugées comme un « profit warning masqué » ? Bien sûr, nous avons été surpris. Nous avons demandé à l'AMF l'ouverture d'une enquête. Il est étonnant qu'un trader qui garde l'anonymat appelle
profit warning un objectif de croissance à deux chiffres de nos résultats.
L'endettement net préoccupe les marchés. Le groupe est-il aujourd'hui dans une situation financière difficile ? Notre situation financière est similaire à celles que nous avons connues en 2002 et 2005 après les acquisitions de Seagram et d'Allied Domecq. Or, en 2002, la conjoncture n'était pas très bonne non plus, notamment en France. Avec l'acquisition d'Absolut, nous avons le même ratio d'endettement, soit 6 fois notre excédent brut d'exploitation. Nous espérons ramener ce ratio à environ 4 fois d'ici trois ans. Nous avons plusieurs leviers sur lesquels nous pourrions agir, dont celui de nos dépenses publipromotionnelles. Sur 2007/2008, elles ont atteint 18 % de notre chiffre d'affaires, soit 3 points de plus que les budgets de nos concurrents. Nous pourrions décider de ramener notre budget au même niveau que celui des autres acteurs du secteur. Ce qui aurait un effet de levier immédiat sur nos résultats. En fonction de nouvelles hypothèses de croissance, nous pourrions aussi acheter moins de vin ou de raisin pour le cognac. Je rappelle que la constitution de nos stocks coûte environ 200 millions d'euros.
Ce sont des pistes que vous étudiez actuellement... Non. Ce sont seulement des pistes qui pourraient être explorées si la situation se détériorait très gravement. Notre capacité à faire face est importante.
Craignez-vous que votre programme de cessions d'actifs ne soit affecté par des problèmes d'accès au crédit d'acquéreurs potentiels ? La valeur des actifs que nous allons céder est de quelques dizaines, voire de quelques centaines de millions d'euros pour certains. Nous ne pensons pas qu'il y aura de problèmes. De toute façon, nous prendrons notre temps, entre douze et dix-huit mois, pour céder pour environ 1 milliard d'euros d'actifs.
On s'inquiète beaucoup de la propagation de la crise aux marchés émergents. En constatez-vous des effets sur l'activité ? Pas jusqu'à présent. En Russie, par exemple, notre coeur de cible est la classe moyenne. Ce sont des gens qui sortent, qui consomment et sont sensibles aux marques. Pour l'instant, nous n'avons pas senti que cette catégorie de la population soit touchée par la crise. En Chine, la consommation de spiritueux se fait hors domicile. Après un effet JO négatif, puisque certains établissements ont été fermés durant cette période, nous retrouvons des chiffres en croissance, plus sur le cognac d'ailleurs que sur le whisky. Nous devons attendre la fin de l'année pour savoir si nous retrouverons les mêmes taux de croissance qu'en 2007/2008.
Comment se comporte le marché américain ? Il y a bien un ralentissement, mais pas d'effondrement. Ce marché reste globalement en croissance, entre 2 et 5 %. Plusieurs de nos marques comme Jameson, The Glenlivet ou Absolut se comportent plutôt bien. Nous constatons que les gens consomment plus chez eux, désormais. Ce sont surtout les établissements milieu de gamme qui souffrent, alors que le haut de gamme résiste. Nous allons certainement mettre en place des programmes de promotion chez les distributeurs.
Y a-t-il un risque de survaleur lié à Absolut ? C'est une pure spéculation. Absolut est une marque qui enregistre une belle croissance. Lorsque nous l'inscrirons au bilan, à la fin de l'exercice en cours, nous serons prudents. Mais, à moins qu'il y ait une vraie contre-performance, cela ne donnera lieu à aucune dépréciation d'actif. Par ailleurs, nous sommes très satisfaits de l'intégration d'Absolut. Il y a eu, bien sûr, quelques effets de surstockage, mais nous nous y attendions. La reprise en main de la distribution, plus rapide que prévu, constitue une très bonne nouvelle.
Comment se présente l'assemblée générale qui aura lieu le 5 novembre ? Cette assemblée sera, comme toujours, l'occasion pour les actionaires individuels de poser toutes leurs questions sur nos activités. Nous y répondrons avec serénité, d'autant que nous avons derrière nous un bon premier trimestre. Nous sommes également confiants sur l'ensemble du premier semestre, or c'est durant cette période que nous réalisons 60 % de nos profits.