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Acheter quelques valeurs affectées par la baisse redevient envisageable

25/10/2008 00:00 - JDF

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Que font les gérants de fonds dans une période aussi agitée ? Le Journal des Finances a réuni quatre spécialistes, exerçant aussi bien dans des grandes maisons de gestion que dans des petites structures, afin de faire le point avec eux sur leurs stratégies et leurs valeurs préférées aujourd'hui.

LE JOURNAL DES FINANCES. Sur quel scénario macroéconomique vous fondez-vous pour établir votre stratégie d'investissement ?

JOËLLE MORLET-SELMER (Responsable de gestion Mandarine Gestion) : A ce stade, nous sommes extrêmement prudents sur les exercices 2009 mais également 2010, afin de minimiser les risques de mauvaises surprises. Les économistes ne cessent en effet de réviser à la baisse les perspectives de croissance. Ils en sont pour l'instant à 2,5 % au niveau mondial pour 2009. Je me demande cependant si nous ne sommes pas dans la partie la plus rapide de la décélération compte tenu de la « tétanisation » de tous les acteurs et du fort mouvement de déstockage à tous les niveaux. La pente devrait être moins rude dans le futur. Pour l'année prochaine, les choses pourraient s'améliorer, avec une reprise du marché du crédit, un taux de change plus favorable à l'euro et la baisse des prix des matières premières.
ERIC BAR (Gérant actions européennes Société Générale AM) : Il ne faut toutefois pas oublier que les économistes attendent toujours une croissance positive sur 2009 ! A la suite des révisions en baisse prises en compte, où qui seront prises à fin 2008, sans nouvelle dégradation de la conjoncture, le marché peut amorcer son rebond courant 2009. Il existe d'ores et déjà des opportunités d'achat sur le moyen terme.
CYRIL VALÉRY (Gérant actions Groupama Asset Management) : Nous sommes, pour notre part, très prudents sur les perspectives économiques. En 2009, nous voyons une contraction de l'activité de 0,5 % aux Etats-Unis et en Europe. Ainsi qu'un fort ralentissement dans les pays émergents. De plus, l'inflation devrait revenir à un niveau plus modeste.
DIDIER BOUVIGNIES (Responsable de la gestion Rothschild & Cie Gestion) : Je pense effectivement que nous sommes entrés en récession. Nous sommes à la fin d'un cycle long de baisse des taux d'intérêt qui a conduit à des excès dans l'utilisation de l'effet de levier de la dette. Le processus de deleveraging ne fait que commencer. Il va concerner les ménages, le secteur financier et, peut être, les entreprises.
La vraie question est de savoir ce que prend en compte le marché aujourd'hui. Sur la base des évolutions récentes, il anticipe une baisse des bénéfices de 40 à 50 %, ce qui correspond à une vraie récession, mais pas un changement de modèle économique. La situation est plus extrême encore sur le marché du crédit, où les spreads sur les obligations des entreprises traduisent un taux de défauts potentiels de 20 %, quand les défauts constatés lors des précédentes récessions n'étaient que de 8 %.

LE JOURNAL DES FINANCES. Dans ce cadre, quel est votre stratégie ?

DIDIER BOUVIGNIES : Nous avons été prudents un peu trop tôt, jugeant que les anticipations d'amélioration des marges en 2006 et en 2007 n'étaient pas tenables. Maintenant, le marché a réalisé une correction historique. Le CAC 40 est désormais revenu à son niveau du début de 1998. On peut donc être enclin à augmenter son exposition au marché actions, même si nous ne reviendrons pas dans une configuration de bull market, c'est-à-dire un marché durablement haussier.
CYRIL VALÉRY : Nous avons été très prudents ces dernières années, ce qui nous a conduits à avoir des positions importantes en termes de cash. La crise actuelle se joue en deux actes. Le premier était celui de la crise financière, qui a atteint son paroxysme après les mesures qui ont été annoncées. L'acte II commence avec la crise économique, il permettra une différenciation des valeurs et des secteurs dans le rebond. Certains d'entre eux devraient, en revanche, rester durablement pénalisés.
JOËLLE MORLET-SELMER : Lorsqu'on regarde les valorisations avec des price to book (prix de l'action comparé à la valeur des actifs) de 0,3 ou des VE/Ebitda (valeur d'entreprise comparée au résultat d'exploitation avant dépréciation et amortissement) de 2 ou 3 fois, il est facile de voir que les marchés sont globalement à des niveaux de valorisation attrayants. Ils sont cependant également très nerveux, comme le montre la sanction des investisseurs après les profit warnings d'Accor ou de Veolia Environnement.
ERIC BAR : Aujourd'hui, la stratégie est sensiblement défensive sur le long terme et agressive à court terme. Profitant de la forte volatilité, je procède à des arbitrages court terme consistant à vendre des valeurs défensives, qui sont aujourd'hui surreprésentées dans mes portefeuilles, pour revenir à l'achat sur certains titres qui ont subi des baisses particulièrement importantes.

LE JOURNAL DES FINANCES. Le courant vendeur, qui est responsable d'une bonne part de la baisse des dernières semaines, est-il tari ?

DIDIER BOUVIGNIES : Deux raisons essentielles expliquent ce flux vendeur. D'abord, le fait que les fonds américains aient retiré leur argent d'Europe, après avoir investi plus de 110 milliards de dollars en 2007. Ensuite, les rachats subis par les hedge funds, qui concerneraient 30 % de leurs actifs, les obligent à vendre des titres pour rembourser leurs clients.
Les ventes ne sont pas finies, mais l'essentiel est derrière nous. Un courant acheteur peut survenir rapidement. D'autant que le niveau de cash est historiquement élevé dans les fonds de gestion.
ERIC BAR : Je n'ai pas subi de décollecte massive dans les fonds que je gère. Et nous avons un discours de moyen terme qui est bien compris de nos clients. Il n'y a pas eu de panique. Il faut toutefois souligner que les banques ont peut-être frôlé la catastrophe en septembre. Et que les interventions des gouvernements ont été promptes et judicieuses à ce niveau.

LE JOURNAL DES FINANCES. Dans cette période de forte incertitude, en qui faites-vous confiance aujourd'hui ? Les analystes ? Les dirigeants ?

ERIC BAR : Nous devons rencontrer les dirigeants d'entreprise afin de comprendre le business et la stratégie. Il est cependant plus difficile de se fier totalement à leurs prévisions de par le contexte. J'ai également une très grande confiance dans la pertinence et l'expertise de nos équipes d'analyse.
DIDIER BOUVIGNIES : L'information est aujourd'hui gratuite, abondante et instantanée. Les analystes sell side sont utiles pour obtenir des prévisions et comprendre l'activité de la société. En revanche, la recherche en interne est indispensable afin de comprendre les problématiques propres à chaque métier, et de s'approprier les décisions d'investissement. Ainsi, une rentabilité élevée ne peut se justifier que par l'existence d'un avantage compétitif. C'est le rôle des analystesbuy side de comprendre, et de faire comprendre aux gérants, la réalité de cet avantage.

LE JOURNAL DES FINANCES. Quels sont les thèmes d'investissement à jouer aujourd'hui ?

JOËLLE MORLET-SELMER : Nous privilégions les belles valeurs défensives de croissance, comme Dassault Systèmes, Sodexo ou Essilor. Ce sont ces sociétés, avec des marges élevées et un bilan sain, qui sont le plus à même de résister au ralentissement économique. Mieux, elles pourront se renforcer en prenant des parts de marché à leurs concurrents moins performants.
Nous sommes très prudents sur certains types de sociétés. C'est notamment le cas des financières ou des très petites capitalisations, qui rencontrent un réel problème de liquidités. Il faudra cependant peut-être revenir sur ces dernières dès le mois de janvier.
D'ores et déjà, on peut revenir prudemment sur certaines valeurs parapétrolières ou de biens d'équipement. Ces sociétés continuent en effet à engranger des contrats et à réaliser du chiffre d'affaires. De plus, elles disposent souvent d'un important carnet de commandes. Il ne s'agit pas d'une garantie totale car il est toujours possible de décaler ou d'annuler des commandes, mais ce carnet de commandes représente tout de même une réelle protection.
On peut espérer en outre que le marché du crédit se redétende progressivement.
CYRIL VALÉRY : Nous recherchons de la visibilité. Cette dernière peut revêtir trois formes. D'abord, l'activité doit afficher une certaine résistance au cycle économique. Ensuite, l'entreprise ne doit pas être endettée afin de pouvoir saisir des opportunités d'acquisition dans la période difficile actuelle. Enfin, nous portons une attention particulière sur la rentabilité, ce qui permettra de verser le dividende.
Avec cette grille d'analyse, les secteurs que nous privilégions sont ceux du pétrole et des télécoms. Ainsi, environ 80 % de l'Ebitda de Vivendi provient de son parc d'abonnés, ce qui représente une sérieuse garantie. Sur le pétrole, le momentum n'est évidemment pas bon, compte tenu de la baisse des cours du brut, mais les valorisations sont réellement massacrées. Enfin, nous apprécions la pharmacie, qui est le secteur défensif par excellence. Dans ce domaine, nous sommes positifs sur Sanofi-Aventis, qui présente l'avantage d'avoir un nouveau management, qui peut changer l'histoire du point de vue des investisseurs.
A côté de ces thématiques de long terme, nous pouvons prendre des paris de court terme sur des dossiers plus risqués. C'est notamment le cas d'Alcatel-Lucent, qui a été massacré en Bourse et qui affiche désormais une valorisation ridicule. De plus, là aussi, le changement de direction peut représenter un nouveau départ.
ERIC BAR : Je suis beaucoup plus mobile dans mes portefeuilles aujourd'hui qu'au printemps dernier, profitant des excès de volatilité. Je suis sous-pondéré sur les matières premières alors que je suis présent sur les valeurs défensives, avec des positions importantes sur des titres comme France Télécom, Vivendi, Sanofi ou Thales.
France Télécom bénéficie d'une excellente visibilité, d'une absence de corrélation au cycle économique, d'une bonne diversification géographique et d'un dividende serein. La société affiche cependant un risque réel avec ses ambitions de croissance externe.
Au sein des secteurs cycliques Aéro/Auto/Airline, Thales devrait être un îlot de résistance en 2009 puisque 75 % de son business est réalisé sur des marchés défensifs (défense, sécurité). Ses marges devraient bien résister l'an prochain et son bilan rester très sain (faible gearing de 24 % fin du premier semestre 2008). De plus, de bonnes nouvelles sont attendues du côté des commandes d'ici à la fin de l'année puisque la France a confirmé son objectif de 6 milliards d'euros de contrats export pour 2008 (contre 5,5 milliards en 2007) et de 8 milliards en 2010. La valorisation du titre est faible. Le risque de retour de papier, en cas de vente de la participation d'Alcatel dans Thales (20 %), semble écarté puisque Dassault Aviation s'est récemment déclaré intéressé par ces titres. Ce type de valeur aux fondamentaux solides va continuer à être très présent dans mes portefeuilles.
Dans une optique de court terme, je m'allège cependant sur certaines défensives pour me renforcer sur des sociétés plus cycliques particulièrement affectées par la baisse récente dont les cours sont de réelles opportunités. C'est notamment le cas d'ArcelorMittal et de Vallourec, qui étaient absents de mes portefeuilles.
DIDIER BOUVIGNIES : Nous n'apprécions pas trop les thèmes d'investissement, car, généralement, on les découvre après la hausse. Néanmoins, aujourd'hui, nous nous plaçons sur les valeurs cycliques, qui ont été particulièrement affectées par des anticipations de résultats négatives.
Le problème est que la valorisation de ce type de valeur n'est en rien une protection lorsque les résultats se dégradent. Pour contrebalancer ce risque, nous investissons également sur des valeurs défensives, qui affichent un rendement du free cash flow élevé. C'est, par exemple, le cas de Sanofi-Aventis, dont le ratio est de 11 %. Au cours actuel, les investisseurs valorisent pour zéro toute l'activité recherche- développement du groupe pharmaceutique.
Par ailleurs, nous nous intéressons aux sociétés particulièrement touchées par les craintes sur le marché du crédit. C'est, par exemple, le cas de l'allemand Siemens, de l'italien Telecom Italia ou de Veolia Environnement. Le récent avertissement sur les résultats 2008 et la chute de 70 % du cours depuis le début de l'année rendent ce dernier titre attrayant.

LE JOURNAL DES FINANCES. Le thème des fusions-acquisitions vous semble-t-il intéressant actuellement ?

ERIC BAR : Le thème est difficile à jouer aujourd'hui. D'abord, les difficultés du marché du crédit vont rendre de telles opérations compliquées à financer.
Sauf cas spécifique, de telles opérations nécessitent un environnement conjoncturel plus stable. A la suite des révisions en baisse, de réelles opportunités peuvent naître pour les sociétés aux bilans solides. Cela peut-être un catalyseur pour un changement de tendance.
TABLE RONDE ANIMÉE PAR EMMANUEL EGLOFF ET CHRISTOPHE SOUBIRAN