«Le coût marginal de production de pétrole pourrait baisser de 10 à 20$»
Quelles répercussions pourrait avoir le net ralentissement de l'économie mondiale sur la demande en pétrole ?
La consommation d'énergie, au sens large, est très étroitement liée à l'activité économique. Par conséquent, le ralentissement économique dans lequel nous nous inscrivons implique forcément un ralentissement de la demande en pétrole. Les chiffres publiés à l'heure actuelle que ce soit par l'Agence internationale de l'énergie, ou encore par l'OPEP, font mention d'un ralentissement de la croissance de la demande en 2009 pratiquement identique, aux alentours de 0,8%. Il est même probable que ces chiffres soient, pour 2009, encore revus à la baisse dans les mois qui viennent.
Après avoir inscrit mi-juillet un record à plus de 147 dollars le baril, le brut léger est tombé la semaine dernière à 68,57 dollars, son plus bas niveau depuis 16 mois. Deutsch Bank s'attend à voir un prix du baril descendre à 50 $, tandis que JPMorgan a, lui, réduit
sa prévision de prix du baril de brut à 47,75 dollars pour l'ensemble de 2009. En outre, le pétrole a pris un peu plus de deux dollars dernièrement. Quelle perspective d'évolution entrevoyez-vous s'agissant du prix du baril ? Pourrait-on rester encore longtemps avec prix du baril située entre 70 et 90 dollars, fourchette idéale estimée par le président de l'Opep, Chakib Khelil ?
Le coût marginal de production, autrement dit le coût du baril le plus cher à produire, était récemment évalué à 80$. Ce coût a très fortement augmenté depuis 2002 conséquence de l'accroissement des prix des services causé par le boom de l'activité parapétrolière et de l'augmentation des prix des matières premières industrielles. Le coût marginal de production marque un plancher économique qui ne peut être percé durablement sans détruire une partie de l'offre. Maintenant, un certain nombre d'évolutions peut entraîner à court-moyen terme une diminution des coûts de production : baisse du prix des matières premières (acier par exemple), baisse des prix des services dans certains secteurs (contraction des marges).
La stabilisation de l'activité dans l'exploration et la production pourrait amener certains secteurs parapétroliers à avoir des marges réduites. Dans quels domaines en particulier ?
Ceci devrait essentiellement concerner les sociétés qui ont des activités avec un contenu réduit en technologie, c'est à dire les secteurs où le nombre de nouveaux entrants, notamment en provenance des pays émergents, a fortement augmenté ces dernières années, par exemple le forage on shore.
De quel ordre de grandeur pourrait être la baisse du coût marginal de production ?
Nous n'avons pas d'idées très claires sur ce point. Il paraît peu probable dans l'immédiat que cette baisse soit supérieure à 10/20 dollars. Le prix du baril peut descendre ponctuellement en-dessous du coût marginal de production. Sur une plus longue période, cela remet en cause la rentabilité de certains projets et provoque la destruction d'une partie de l'offre.
En matière d'activité d'exploration-production, quelles zones géographiques pourraient être les plus impactées par cette baisse du prix du baril ?
L'histoire montre que le niveau d'activité d'exploration-production aux Etats-Unis réagit très fortement aux variations du prix du brut et du prix du gaz naturel. Nous pouvons nous attendre à ce qu'il y ait une diminution du nombre de forages aux Etats-Unis. Il semble que ce soit déjà le cas pour les puits dédiés à la production du gaz naturel.
Les quotas de l'Opep sont actuellement fixés à 28,8 millions de barils par jour, et le marché anticipe une réduction de plus d'un million de barils par jour afin d'empêcher que la glissade du prix du baril ne se poursuive. Selon certains analystes, dans le cadre d'un scénario catastrophe sur la demande, l'Opep pourrait être contrainte de retirer jusqu'à 2,4 millions de barils par jour (bpj) dans les 12 prochains mois. Qu'en pensez-vous ?
Je pense que la position des pays qui composent ce cartel puissant peut-être relativement différente... Ces pays n'ont pas les mêmes coûts de production, les mêmes contraintes, ni les mêmes besoins budgétaires. Les besoins et contraintes du Venezuela sont différents de ceux de l'Arabie Saoudite par exemple. Il en résulte que ces pays n'ont pas forcément les mêmes exigences en termes de prix minimal du baril souhaité. Néanmoins, les capacités excédentaires deproduction étant aujourd'hui très faibles, il est tout à fait possible à l'OPEP de trouver un accord sur une réduction des quotas de production.
Vous semblez dire que les compagnies internationales ne devraient pas abandonner leurs projets, car elles financent ces derniers en grande partie sur fonds propres (Total dispose d'une trésorerie de 10 milliards d'euros, ExxonMobil de plus de 40 milliards), elles doivent en outre renouveler leurs réserves et ont pris des engagements vis-à -vis des pays hôtes. Mais la question se pose pour la mise en production de nouveaux gisements du fait d'une explosion des coûts induite par des difficultés géographiques ou géologiques, l'envolée des prix des équipements, la rareté de la main-d'œuvre...
Les groupes internationaux ont aujourd'hui des difficultés à accéder au domaine minier, abandonner un projet peut signifier renoncer à un domaine minier. Or sans accès au domaine minier, renouveler les réserves devient difficile. L'abandon des projets en cours ne se fera que si réellement la rentabilité à long terme de ces derniers est mise à mal. Plus généralement, l'histoire montre que la baisse des prix a des répercussions sur l'activité globale de production et d'exploration, mais toujours avec un décalage allant de six mois à un an. Les nouveaux projets sont retardés voire en dernière limite, annulés.
Les stocks hebdomadaires de brut aux Etats-Unis sont ressortis en hausse durant la semaine terminée au 10 octobre, de 5,6 millions de barils, portant ainsi le total à 308,2 millions de barils. Cette augmentation des stocks est deux fois plus importante que prévu. Les stocks d'essence ont, eux, progressé de 7 millions de barils. Peut-on s'attendre à une reconstitution des stocks industriels de bruts et produits pétroliers dans les pays industrialisés ?
Nous pourrions avoir une augmentation de ces stocks si la baisse de la demande se poursuit de manière prononcée. Mais, à cette période de l'année, un autre paramètre est à prendre en considération : la plus ou moins grande rigueur de l'hiver qui s'annonce dans l'hémisphère nord. Les deux derniers hivers ont été relativement doux. Et nous comparons les stocks que nous avons actuellement avec les stocks que nous avons pu avoir durant ces hivers. Si l'hiver de cet année se révèle être plus rigoureux, la donne pourrait être modifiée.
Peut-on envisager une reconstitution des capacités excédentaires de production, ces capacités dormantes qui représentaient dans les années 90 plus de 5% de la consommation mondiale et permettaient de faire face à des problèmes temporels et locaux de rupture de production ?
La reconstitution des capacités de production n'est pas à exclure à court terme, notamment si un accord de réduction des quotas est trouvé et appliqué par les membres de l'OPEP. En revanche, dès que l'activité économique (2010 ?) reprendra, la situation redeviendra tendue et seuls des investissements permettant d'augmenter les capacités de production et de limiter voire d'abaisser la demande permettront de retrouver une certaine stabilité.
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