«Ne pas comparer les 2000 milliards pour soutenir»
Quel regard portez-vous sur la crise financière que nous traversons actuellement ?
La crise que nous connaissons actuellement est une crise majeure pour le secteur financier. Cette crise était inévitable. Elle aurait très bien pu avoir pour origine une autre source que les crédits subprimes. La plupart des observateurs s'attendaient à une correction importante des marchés financiers, en particulier du marché immobilier aux Etats-Unis ou dans d'autres pays européens comme le Royaume-Uni ou l'Espagne. Cependant, nul ne s'attendait à ce que la correction prenne une telle ampleur. Nul n'avait anticipé l'effet de dominos qui a eu lieu à partir des crédits subprimes.
Si nous nous dirigeons progressivement vers la sortie de cette crise financière, il n'en est pas de même concernant la crise économique. Qu'en pensez-vous ?
La récession avait également été anticipée par les acteurs financiers même si elle a mis du temps à se concrétiser. Cela faisait plusieurs trimestres que les économistes prévoyaient, concernant les Etats-Unis, un ralentissement prononcé de la croissance. Toutefois des interrogations se posent quant à la gravité de cette récession. De manière très intuitive, je n'ai pas l'impression que nous nous orientons vers une baisse catastrophique. Le point bas de la récession devrait être rapidement atteint.
Comment jugez-vous les mesures qui ont été prises jusqu'à présent pour enrayer la progression de la crise financière ?
Je pense que les autorités ont mis du temps à déclencher ces mesures. L'idéologie dominante aux Etats-Unis, selon laquelle l'Etat ne doit pas intervenir dans l'économie du pays, a retardé l'acceptation de l'idée d'une recapitalisation des banques sous l'égide du secteur public. Pour autant, je pense que ce qui a été décidé au plus haut sommet est à même de permettre une certaine stabilisation du système financier. Certes, la défiance demeure. Les acteurs financiers attendent de voir comment va fonctionner le système de garantie des prêts bancaires. Néanmoins, l'assurance qu'il ne devrait plus y avoir de faillite identique à celle de Lehman Brothers à l'avenir, est certainement un élément qui a vocation à redonner plus durablement de la confiance sur les marchés.
Comment qualifieriez-vous le comportement des banques centrales durant cette crise ?
Les autorités monétaires ont adopté depuis le début une stratégie consistant à injecter sur le marché de la liquidité de manière massive, comme si nous étions dans une situation comparable aux crises précédentes, que ce soit l'éclatement de la bulle Internet, ou encore la crise asiatique. Il y avait eu dans ces crises un certain assèchement du crédit, et il était alors nécessaire d'injecter la liquidité manquante. Dans le cas de figure que nous connaissons depuis un peu plus d'un an, le problème n'a pas tant été un problème d'insuffisance de liquidités, mais un problème de confiance entre les banques. D'une certaine façon, le système regorgeait de liquidités. Ainsi, pendant un certain temps, la politique monétaire pratiquée a donné en quelque sorte des coups dans l'eau dans la mesure où injecter de liquidités n'était pas ce qui allait permettre le rétablissement de la confiance et la correction sur les marchés financiers.
Est-il inconcevable d'envisager une faillite comparable à celle de Lehman Brothers dans les semaines ou mois qui viennent ?
Cela serait complètement catastrophique. D'autant plus que cela signifierait que les gouvernements des différents pays n'auraient pas tenu les engagements pris. La crise de confiance qui existe actuellement entre les banques, porte sur le fait que la banque à laquelle on prête peut faire faillite. La confiance est progressivement en train d'être rétablie par les garanties accordées par les différents gouvernements. La décevoir relancerait la crise et la rendrait plus violente encore. Selon vous, cette crise aura permis de mettre en évidence les énormes disparités de rémunération observées aussi bien aux Etats-Unis que dans de grands pays européens comme la France… En effet, ces différences avaient été jusqu'ici plutôt bien acceptées, principalement en raison de la prospérité financière et économique ambiante. La crise a remis véritablement ceci en question. Le fait de demander aux contribuables de payer, ou de garantir des sommes astronomiques dépensées d'une manière ou d'une autre par les opérateurs financiers, pose clairement le problème de la redistribution des richesses. Différentes mesures ont été proposées dans le but de recadrer les rémunérations des dirigeants et des opérateurs, notamment des traders. Ceci est indispensable pour le bon fonctionnement de nos sociétés.
Vouloir encadrer ces rémunérations, supprimer les parachutes dorés ou encore le bonus de fin d'année ne serait pas qu'un vœu pieux ?
Je pense que nous parviendrons à un certain encadrement, que ce soit par les autorités réglementaires, par les actionnaires, ou par la société elle-même. La transparence se fera de plus en plus prégnante, ne serait-ce que, après cette crise, parce que les médias s'y emploieront vigoureusement. Les entreprises auront dès lors de plus en plus de difficultés à dévoiler des rémunérations faramineuses pour leurs dirigeants ou pour des cadres de haut niveau.
Quelles répercussions devraient avoir la crise financière sur les pays émergents ?
Il y a lieu de faire la distinction entre les pays émergents qui sont des économies en forte croissance, à revenus intermédiaires (l'exemple le plus évident étant la Chine) et les pays en développement beaucoup plus pauvres dont la croissance est beaucoup moins soutenue, typiquement les pays africains. On s'attend à ce que les pays émergents, la Chine mais également l'Inde ou encore le Brésil, voient leur croissance ralentir du fait de la récession dans les économies développées, mais néanmoins se maintenir à un niveau relativement élevé. Ainsi, la Chine devrait voir son taux de croissance ramené de 10/11% en 2008 à 7% en 2009. L'Inde pourrait voir un taux de croissance passer de 9% à 6%. Ainsi, le trend de croissance sur le long terme de ces grands pays demeurera solide, bien qu'inférieur à celui qu'ils ont pu connaître ces dernières années.
Qu'en est-il pour les économies beaucoup plus pauvres ?
Là aussi une distinction est à faire entre les pays où les exportations, en dépit de leur ralentissement en raison de la crise, se poursuivront -c'est notamment le cas de certains pays exportateurs de matières premières- et les pays verront la demande pour leurs produits chuter plus fortement. Pour ces derniers pays, la gravité de la situation se trouve être accentuée par le fait que l'aide internationale au développement risque d'être entravée par les difficultés budgétaires que vont rencontrer les pays riches.
Vous n'évoquez pas le cas de la Russie ?
La Russie a une croissance très dépendante du pétrole et du gaz naturel. Il n'est pas évident que la diminution des prix de ces matières premières n'entraîne pas une diminution marquée de la croissance dans le pays. Ensuite, le niveau de revenu de la Russie est très supérieur à celui de la Chine ou encore de l'Inde, dans lequel la pauvreté est beaucoup moins aigue. Selon vous l'importance de la redistribution qui a lieu à travers l'aide internationale ne se fait que davantage ressentir. Il faut absolument appeler les pays développés à tenir leurs engagements. Le fait que certains pays en développement soient affectés négativement par la crise ne fait que rendre plus grave le problème de la pauvreté de ces pays. Au demeurant, la différence entre les revenus des pays en développement et des pays développés est toujours aussi considérable. Il faut absolument dès lors appeler les pays développés à tenir leurs engagements. Par ailleurs, en termes d'aide au développement, il ne faut pas exagérer l'importance de ces engagements. L'objectif en Europe est de parvenir à consacrer 0,56% du PIB des pays membres, contre de 0,36% à l'heure actuelle. Ce n'est donc pas un effort colossal qui est demandé aux pays développés.
Que pensez-vous de la critique émise par certains à l'encontre des pays développés sur le fait que ces derniers aient réussi à trouver immédiatement des fonds colossaux pour soutenir le système financier, alors qu'ils éprouvent des difficultés à verser les sommes dues pour l'aide internationale au développement ?
La critique doit être adressée avec discernement. Dans l'évocation des 2000 milliards d'euros de soutien au secteur financier en Europe, il faut garder à l'esprit qu'une grande partie de ce montant ne sera jamais dépensée. Une large part de ces 2000 milliards d'euros ne constitue que de la pure garantie. Ensuite, les prises de participation des Etats dans les établissements bancaires n'ont pas vocation à se faire à perte. L'idée est que, lorsque la crise aura été surmontée, l'Etat revendra les parts détenues dans ces banques, plus chères que la valeur actuelle. Il n'est alors pas évident que les efforts demandés aux concitoyens soit aussi significatifs. On ne peut donc pas comparer les 2000 milliards envisagés pour soutenir le secteur bancaire aux 50 milliards d'aide internationale au développement.
Portez-vous finalement un regard inquiet sur la crise économique. Si nous considérons la prévision du FMI, les prévisions pour 2009 et 2010 de croissance mondiale se situent aux alentours de 3%, malgré la forte récession que pourraient connaître certains grands pays développés…
Il y a quelques années on aurait dit que ce taux de 3% était relativement élevé. Ceci étant, après plusieurs années où nous avons été habitués à un taux de croissance mondiale de près de 5%, le réflexe est de se dire que le ralentissement est absolument énorme. Par ailleurs, il est important de réaliser que la récession qui devrait caractériser les Etats-Unis et l'Europe ne sera en aucune façon compensée par la forte croissance de la Chine ou de l'Inde. Pour qu'il y ait compensation, il faudrait une accélération de cette croissance dans ces deux derniers pays, ce qui ne sera assurément pas le cas. Par rapport à la situation qui prévalait il y a une vingtaine d'années, on peut dire qu'une crise financière d'une telle ampleur aurait provoqué un taux de croissance mondiale proche de zéro. Ce ne sera pas le cas du fait de la résilience des pays émergents. Mais parler de compensation n'a pas de sens.
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