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Huit mois après leur dernière rencontre, nos experts se sont retrouvés cette semaine à la rédaction du
Journal des Finances pour confronter leurs opinions et leurs conseils d'investissement sur Alternext. Leurs seuls mots d'ordre en pleine crise boursière ? Prudence et sélectivité.
LE JOURNAL DES FINANCES. Quel bilan dressez-vous de la performance des valeurs cotées sur Alternext depuis le début de l'année ? MURIEL FAURE : Alternext a suivi la même évolution que les autres marchés. A la clôture de lundi dernier, l'indice Alternext Allshare perdait 35 % depuis le début de l'année, contre 34 % pour le CAC 40. Finalement, après avoir été fortement désavantagé par un effondrement de la liquidité en début d'année, Alternext se retrouve aujourd'hui logé à la même enseigne que les autres compartiments réglementés face à la grave crise que nous traversons.
CYRIL TEMIN : Les chiffres parlent effectivement d'eux-mêmes. Beaucoup redoutaient une forte volatilité sur les valeurs Alternext en raison de leur moindre niveau de liquidité. Or, elles n'ont pas du tout à rougir de leurs performances si l'on en juge, par exemple, à la chute de près de 60 % enregistrée par le titre ArcelorMittal depuis janvier 2008 ! Mis à part quelques premiers dégâts dans le secteur immobilier (1), les sociétés cotées sur ce compartiment conservent une très bonne visibilité sur leurs activités.
EMMANUEL DAMPOUX : J'ajouterai par ailleurs à ce bilan le fait que certains secteurs ont particulièrement bien résisté, comme l'informatique ou l'e-marketing. A l'inverse, d'autres ont été plus sévèrement touchés que la moyenne. C'est le cas de la construction, des matières premières ou encore des services aux particuliers.
ROBERT DE VOGÜÉ : De mon côté, je préfère ne pas différencier dans cette analyse Alternext de l'Eurolist C ou même de certains titres du Marché Libre. Dès lors, je constate que ce segment a enregistré une progression supérieure à 250 % depuis le plus bas du marché touché en mars 2003 jusqu'en juin 2007, devançant ainsi de loin celle du CAC 40. Cette surperformance, directement liée à la qualité des fondamentaux des sociétés, a néanmoins attiré un flux d'investisseurs novices comme les CGPI, lequel a lui-même alimenté la hausse. A contrario, la sous-performance constatée ces derniers mois par les petites et moyennes valeurs a été amplifiée par les ventes massives de ces collecteurs d'épargne pris dans la panique. Aujourd'hui, la situation s'est rééquilibrée mais cela montre que l'étroitesse de ce segment lui confère un risque de surréagir structurellement à la hausse comme à la baisse.
DAMIEN RAHIER : Le multiple de capitalisation des résultats 2008 sur Alternext reste plus faible que celui du CAC Mid & Small 190. Evidemment, il faut rester prudent au regard des prévisions de résultats, qui semblent relativement élevées, d'autant que presque la moitié des sociétés cotées sur ce segment ne sont suivies par aucun analyste. Néanmoins, a priori, la croissance moyenne estimée des bénéfices devrait être encore supérieure à celle des autres petites et moyennes valeurs pour 2008.
LE JOURNAL DES FINANCES. Malgré la crise, le Marché Libre est resté très actif, avec l'admission d'une trentaine de sociétés depuis le 1er janvier, soit trois fois plus que sur Alternext. Comment expliquez-vous un tel attrait ? CYRIL TEMIN : L'attrait du Marché Libre s'explique uniquement par la simplicité absolue et la souplesse de son mode d'admission. N'oubliez pas que pour être éligible à Alternext, les sociétés doivent placer sur le marché au moins 2,5 millions d'euros de titres !
EMMANUEL DAMPOUX : Il y a eu un effet purement technique. Les valorisations étant désormais très basses, les dirigeants de ces sociétés ont finalement renoncé à s'introduire sur Alternext, craignant de voir leur participation se diluer massivement à la suite de la levée de fonds. Ils ont préféré réduire leurs ambitions en optant pour une entrée au Marché Libre, quitte à lever moins d'argent.
MURIEL FAURE : Le Marché Libre et Alternext n'ont pas la même finalité. Les sociétés s'introduisent sur Alternext pour lever des capitaux et financer ainsi leur développement. Celles qui optent pour le Marché Libre cherchent principalement à offrir de la liquidité à leurs actionnaires minoritaires.
DAMIEN RAHIER : Les montants levés sur le Marché Libre sont d'ailleurs peu significatifs. L'objectif de ces introductions qui se sont réalisées sans appel public à l'épargne a été surtout de permettre aux sociétés d'obtenir une reconnaissance officielle.
ROBERT DE VOGÜÉ : I l faut comprendre que beaucoup de sociétés n'ont pas envie de se compromettre au niveau de leur valorisation. Le rôle du Marché Libre est avant tout de leur permettre de se préparer sur une longue durée à une levée de fonds. Toutes celles que je connais ont comme perspective une entrée à terme sur Alternext.
LE JOURNAL DES FINANCES. Comment voyez-vous évoluer l'activité sur Alternext dans les prochains mois ? EMMANUEL DAMPOUX : Sincèrement, je pense qu'aucun d'entre nous n'a vraiment de visibilité. Cela étant dit, le seuil d'exigibilité sur Alternext devrait sans doute augmenter au-delà de 5 à 7, voire 10 millions d'euros. Les sociétés désirant lever moins d'argent préféreront s'introduire sur le Marché Libre. Par ailleurs, je crois qu'il y aura peu d'opérations d'appel public à l'épargne. Je vois plutôt des placements privés ou quelques transferts du Marché Libre vers Alternext.
ROBERT DE VOGÜÉ : Il serait effectivement très surprenant de voir de nouvelles recrues sur Alternext, au moins sur la première partie de l'année prochaine. Eventuellement quelques transferts mais pas de levée de fonds car nous devrions rester sur des niveaux de valorisation trop faibles. Quant aux volumes traités, ils devraient rester dérisoires. Ce qui ne fera pas l'affaire des sociétés d'investissement qui ont dédié des équipes entières à la réalisation d'opérations d'intermédiation sur les petites valeurs. Beaucoup d'entre elles sont actuellement en train de disparaître.
CYRIL TEMIN : A mon avis, il faut également s'attendre à ce que beaucoup de dirigeants réinvestissent eux-mêmes dans le capital de leur société, soit sous la forme de rachats d'actions ou d'augmentation de capital réservée afin de se reluer, soit en faisant racheter des titres par leur propre société afin de les annuler. C'est actuellement la meilleure alternative possible, plutôt que de prendre un quelconque risque sur un projet d'acquisition.
EMMANUEL DAMPOUX : Il faut enfin compter sur l'arrivée de nouveaux investisseurs, comme les fonds éligibles à la loi TEPA type FCPI, FCR ou FIP ISF ou des fonds de private equity.
LE JOURNAL DES FINANCES. Justement, l'essor de ces fameux fonds défiscalisés peut-il créer un appel d'air ? DAMIEN RAHIER : Il y a effectivement une énorme demande mais ils sont déjà très sollicités. Du coup, ils n'hésitent pas, eux aussi, à profiter des faibles niveaux de valorisation pour faire leur marché à bon compte. Ce qui tend à freiner l'ardeur de beaucoup de candidats à une levée de fonds.
MURIEL FAURE : Il faut faire attention car la collecte en fin d'année au niveau des FCPI devrait sans doute se révéler moins bonne que l'année dernière car les particuliers devraient désormais privilégier la sécurité de leurs placements à une quelconque recherche de réduction d'impôts. Au final, cette moindre collecte devrait amener les fonds défiscalisés à être eux-mêmes plus sélectifs dans leur stratégie d'investissement.
LE JOURNAL DES FINANCES. Sur quels éléments Alternext pourrait-il s'appuyer pour retrouver son dynamisme ? CYRIL TEMIN : Je pense que nous arrivons à la fin d'un cycle qui a été très prospère pour les entreprises et les marchés entre 2003 et 2007. A l'issue de cette année de purge, il faut maintenant espérer le démarrage d'un nouveau cycle de rebond progressif et sain grâce à une redistribution complète des cartes au niveau des investisseurs. La très forte baisse du marché conjuguée à la bonne liquidité des fonds défiscalisés devrait offrir de nouvelles opportunités sur un horizon d'investissement de quatre à cinq ans. D'autant que la plupart des petites et moyennes sociétés sont moins endettées que lors de la dernière grande crise boursière, en 2002.
MURIEL FAURE : Les réflexions que mène actuellement l'AMF sur l'amélioration de la fluidité des mouvements d'une cote à l'autre ou encore sur la simplification des règles de franchissement de seuil devraient également jouer favorablement sur la visibilité d'Alternext et son attrait.
ROBERT DE VOGÜÉ : Mais il faudra sans doute attendre une amélioration globale de l'économie et des marchés avant d'espérer un retour en grâce des petites sociétés en Bourse. Une fois le rebond des grandes capitalisations effectué, le marché prendra conscience de leurs importants retards de valorisation. On devrait alors assister à un rattrapage des valeurs Alternext fort et rapide étant donné l'étroitesse de leur liquidité.
EMMANUEL DAMPOUX : Les prochaines publications des résultats seront aussi décisives. Elles seront l'occasion d'évaluer le décalage réel entre les objectifs donnés par les dirigeants et la réalité. Les sociétés ont tout intérêt à redoubler de prudence sur leurs prévisions pour tenter de créer au final de belles surprises sur le marché.
LE JOURNAL DES FINANCES. Certains résultats 2008 pourraient-ils être décevants ? Des défaillances de sociétés sont-elles possibles ? ROBERT DE VOGÜÉ : C'est une certitude. Je connais d'ailleurs quelques affaires qui sont au bord de la cessation de paiement...
DAMIEN RAHIER : Le cas de Céléos ne sera sans doute pas isolé. Il faut s'attendre à d'autres défaillances. Mais il n'y aura pas plus ni moins de mauvaises surprises sur Alternext que sur les autres compartiments. Par ailleurs, on peut néanmoins espérer que, grâce à leur petite taille, les sociétés sur Alternext sauront mieux et plus rapidement s'adapter à la conjoncture difficile.
LE JOURNAL DES FINANCES. Dans ces conditions, quelle stratégie d'investissement préconisez-vous aujourd'hui ? CYRIL TEMIN : Je conseille très clairement des sociétés qui ont un niveau de trésorerie suffisant pour être capables de faire le dos rond face au ralentissement économique. A l'inverse, toutes les affaires qui doivent faire face à de nouveaux investissements alors qu'elles sont déjà très endettées devraient traverser une passe difficile dans la mesure où les banques ne prêtent plus d'argent, ou uniquement à des conditions de taux très élevées.
DAMIEN RAHIER : Je rejoins les mêmes conclusions que Cyril. Je privilégierais les sociétés qui ne sont pas endettées et qui disposent d'une visibilité suffisamment grande sur leur carnet de commandes pour leur permettre de mieux résister à la dégradation conjoncturelle.
EMMANUEL DAMPOUX : Les sociétés qui ont du cash seront en effet en position de force même si je crois qu'elles ne l'utiliseront pas dans l'immédiat pour réaliser des acquisitions. Car les cibles restent chères, les sociétés non cotées n'ayant pas encore intégré la baisse de valorisation enregistrée sur les marchés.
MURIEL FAURE : Les sociétés au profil offensif, peu endettées avec un business récurrent devraient continuer à bien résister, au moins au cours du premier semestre 2009. Au-delà , je pense que les investisseurs devraient s'intéresser de nouveau, à un moment donné ou à un autre, aux valeurs complètement massacrées. Il faut ajouter qu'une poursuite du rebond du dollar face à l'euro devrait permettre aux sociétés exposées à la devise américaine de tirer leur épingle du jeu.
ROBERT DE VOGÜÉ : Je rejoins toutes vos réflexions. Néanmoins, comme lors de notre dernière rencontre en janvier dernier, je suis tenté de recommander la prudence. J'éviterai le
stockpicking pour investir plutôt sur des trackers. Je ne prendrai pas le risque de m'exposer tout de suite frontalement sur les petites valeurs, qui seront très sensibles aux prochaines publications de leurs résultats. (1) Le promoteur Céléos a été placé en redressement judiciaire début septembre.