La direction d'Alcatel-Lucent jette enfin l'éponge
Et, finalement, la raison et le bon sens l'emportèrent... Mardi 29 juillet, Serge Tchuruk et Patricia Russo ont présenté leur démission : le premier quittera son poste de président du conseil d'administration d'Alcatel-Lucent le 1er octobre, la seconde ne sera plus directrice générale d'ici à la fin de l'année. Dans le même temps, l'équipementier en télécommunications dévoilait un sixième trimestre consécutif dans le rouge, avec des pertes nettes supérieures à 1 milliard d'euros. Quand cause et conséquence se rejoignent.
Dans les salles de marché, on a sabré le champagne en apprenant la nouvelle. En début de séance, le 29 juillet, le titre Alcatel-Lucent bondissait de 5 %, pour finalement terminer la journée sur une hausse d'un peu plus de 2 %. Au sein de la communauté financière, le management franco-américain avait en effet perdu toute crédibilité, alors que la fusion entre les deux sociétés n'a jamais prouvé sa pertinence au point de vue économique. « La défiance des investisseurs envers la direction était très grande », confirme Benoît Flamant, directeur général d'IT Asset Management. D'où la descente aux enfers de l'action : depuis le 1er décembre 2006, la capitalisation boursière d'Alcatel-Lucent a été divisée par trois.
Sous la pression commune des fonds actionnaires et des administrateurs, Serge Tchuruk et Patricia Russo ont donc - enfin - pris leurs responsabilités, face à un fiasco stratégique et boursier qui n'avait déjà que trop duré. Depuis sa création, le nouvel ensemble franco-américain n'a jamais gagné un seul euro, accumulant les pertes trimestre après trimestre. En un an et demi, les pertes cumulées ont atteint 3,8 milliards d'euros. On est très loin des promesses de croissance de résultats et de création de valeur faites par Serge Tchuruk, il y a deux ans, lors de l'annonce de ce « mariage entre égaux ».
La mariée n'était pas si belle
Moins de trois mois après l'officialisation de la fusion, Alcatel-Lucent émettait déjà son premier avertissement sur résultats, à l'occasion de la publication des comptes 2006. Deux autres suivront au cours de l'exercice 2007. Les suppressions de postes, concernant initialement 9.000 personnes, seront finalement portées à 16.500 à la fin de l'année, illustrant les difficultés du groupe, dans un environnement concurrentiel difficile.
Pionnier de la consolidation chez les équipementiers en télécommunications, Alcatel-Lucent, tout entier dévoué à l'intégration de ses produits et de ses équipes, a pâti de la féroce compétition dans le secteur. Ses concurrents n'ont en effet pas hésité à pratiquer une guerre des prix pour tenter de déstabiliser le groupe franco-américain et lui ravir des parts de marché. La montée en puissance des équipementiers chinois Huawei et ZTE, très agressifs sur les prix et aptes à rivaliser avec leurs homologues occidentaux sur les marchés matures, a encore aggravé la situation. Côté clients, l'émergence de nouveaux opérateurs de télécommunications géants, issus de la consolidation en cours dans le secteur, a également pesé sur l'équilibre entre l'offre et la demande. Le ralentissement économique, qui se confirme depuis fin 2007 et pousse les opérateurs à limiter leurs dépenses, n'a évidemment rien arrangé. Les prévisions d'une croissance atone du marché des équipementiers pour l'année en cours en témoignent.
Aux difficultés concurrentielles et conjoncturelles est venue s'ajouter la question de la pertinence même de cette fusion. Lucent était-il la meilleure cible ? La communauté financière en doute toujours. Les dépréciations d'actifs abyssales passées par le groupe en 2007 (2,5 milliards d'euros) et au premier semestre 2008 (820 millions) sont directement imputables à la société américaine et au déclin de l'un de ses joyaux, la technologie CDMA. Ce standard technologique, principalement utilisé aux Etats-Unis pour les réseaux de téléphonie mobile de deuxième génération et dont Alcatel-Lucent détient 47 % du marché, « est appelé à décliner d'environ 10 % par an », estiment les analystes de Cheuvreux, à mesure que les opérateurs migrent vers d'autres standards. Pour certains experts industriels, ce standard, véritable vache à lait du groupe, pourrait même avoir disparu dans trois ans. « A l'époque de la fusion, aucun signal n'indiquait cependant que la norme CDMA déclinerait aussi rapidement, plaide toutefois Julien Salanave, consultant à l'Institut de l'audiovisuel et des télécommunications en Europe (Idate). En deux ans, il y a eu une très nette accélération de la migration des opérateurs vers des réseaux mobiles à débit plus élevé. » La fusion avec l'américain Lucent a également accentué la sensibilité du nouveau groupe au billet vert, dont la moitié des ventes sont désormais facturées en dollars.
Un défi pour la nouvelle direction
Présenté comme un « mariage entre égaux » par ses initiateurs, le rapprochement entre les deux équipementiers ne l'aura donc jamais été autrement que dans les formes. La gouvernance a en effet été adaptée pour ne froisser aucune susceptibilité de part et d'autre de l'Atlantique. La dimension politique a alors pris le dessus sur l'efficacité opérationnelle et la rapidité d'exécution, pourtant indispensables dans un environnement de marché difficile.
Malgré la difficulté de sa réalisation, il n'est désormais plus question de remettre en cause la fusion, qui, sur le plan opérationnel, est en passe d'être achevée. « Le pari industriel garde tout son sens, juge Julien Salanave. Sansce rapprochement, Alcatel serait probablement dans la même situation que Nortel ou Motorola », c'est-à-dire au bord de la faillite. En dépit de l'accumulation des pertes, le bilan financier de l'entreprise demeure en effet plutôt sain (avec une dette nette limitée à 415 millions d'euros). En outre, Alcatel-Lucent mise beaucoup, à l'instar de ses concurrents, sur le développement des services (gestion et maintenance des réseaux fixes et mobiles), actuellement en forte croissance.
« Serge Tchuruk et moi-même sommes convaincus que le groupe a dépassé la phase detransition de la fusion, estime Patricia Russo, dans une lettre adressée aux salariés d'Alcatel-Lucent. Le temps est venu pour nous deux de partir et de laisser la place à de nouvelles idées et perspectives de croissance et d'évolution. »
Le défi que devra relever le futur management, désigné d'ici à la fin de l'année, s'annonce difficile. Dans un marché très chahuté, les « perspectives de croissance et d'évolution » restent floues. Une chose est sûre cependant : la nouvelle direction aura de nouveau le soutien des salariés et des investisseurs. C'est un bon début.
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DOSSIER RÉALISÉ PAR ROMAIN GUEUGNEAU
