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Un petit entrepreneur devenu roi du monde

19/07/2008 00:00 - JDF

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La porte de l'ascenseur s'ouvre et une gouvernante vous introduit dans un spacieux duplex du XVIe arrondissement de Paris. Accroché au mur de la salle à manger, un tableau représentant le château d'If. Histoire de rappeler au visiteur que le maître des lieux est natif de Marseille. Bienvenu au domicile parisien de Pierre Bellon.
A 77 ans, celui qui a installé des cantines aux quatre coins du globe n'a plus rien à prouver, mais aime toujours autant à se raconter. Une faconde méridionale à laquelle se greffent un côté franchouillard et bon vivant mais aussi un caractère bien trempé, voire impétueux. Dès lors qu'il s'agit d'expliquer les clés du succès de Sodexo, le personnage est intarissable. Et pour cause. Il a bâti un empire avec un capital de départ de 100.000 francs, en s'installant dans le hangar de l'usine d'anchois de son oncle Fernand, voilà quarante-deux ans.
Des débuts en camionnette
S'il a un moment caressé l'idée d'une carrière de haut fonctionnaire, son père Félix l'en a heureusement dissuadé. « Tu vas t'ennuyer », lui prédit-il. Elève moyen, il finit par intégrer HEC, après avoir raté trois fois le concours d'entrée. Diplômé, il sillonnera les mers du monde comme officier de marine. De retour dans la citée phocéenne, son père l'enrôle dans la petite entreprise familiale de ravitaillement maritime. Mais, convaincu que ce métier ne survira pas aux mutations des années 1960, il s'essaie à la livraison de repas aux entreprises de l'agglomération de Marseille. Seul, en arpentant la Canebière en camionnette. « Les frites étaient molles et les steaks arrivaient froids », se souvient-il. Il comprend alors qu'il faut cuisiner chez le client. On est en 1966, et Sodexho - raccourci de « société d'exploitation hôtelière » - vient de voir le jour.
« Sodexo, c'est avant tout une PME qui a réussi », répète-t-il à l'envi. Car, petit à petit, la renommée de l'entreprise va dépasser les frontières de la Provence, puis celles de l'Hexagone. La success story ne s'arrêtera plus, allant même jusqu'à la cotation du groupe à la Bourse de New York, en septembre 2002 : « une consécration inoubliable ».
Cette réussite exceptionnelle, Pierre Bellon a voulu qu'elle puisse servir d'exemple à d'autres. D'où son combat constant pour la promotion des entrepreneurs dans divers organismes. Au Conseil économique et social ou au CNPF - ancêtre du Medef -, dont il fut vice-président de 1981 à 2005. « Direct, il déteste les gens maniant la langue de bois », confesse son ami Jacques Chaize, avec qui il a créé l'Association pour le progrès du management. Encore une réussite, puisque, chaque mois, environ 2.500 chefs d'entreprise consacrent une demi-journée à se former.
« Ce qui frappe chez lui, c'est sa persévérance incroyable. Il est aussi extrêmement curieux et s'intéresse à tout », précise Michel Landel, à qui il confie les rênes opérationnelles du groupe en septembre 2005. « Au début, ça a été une vraie souffrance de devoir prendre du recul, mais ça va mieux et notre tandem fonctionne bien », reconnaît Pierre Bellon. Un coup d'oeil furtif à son agenda prouve que cet hyperactif est loin de mener une retraite oisive.
Eternel anxieux, l'homme a pris l'habitude de noircir de notes des cahiers qu'il emporte partout avec lui. Comme pour s'excuser de ne pas savoir se servir d'un ordinateur, mais aussi parce que cela oblige à prêter une oreille attentive à ses interlocuteurs. Car il garde en mémoire la remarque cinglante qui légendait sa photo dans le trombinoscope de sa promo à HEC : « Aime le dialogue surtout lorsqu'il parle tout seul. » Depuis, « Boulette » comme on le surnomme, n'a pas vraiment changé. Il aime toujours faire le show en assemblée générale et continue de dispenser ses valeurs aux cadres et employés lors des séminaires du Sodexo Managament Institute. « Donner un sens au travail de chacun, c'est vital dans notre métier. »
Tout comme le sens des économies pour ce patriarche qui a géré son entreprise au centime près. Il aura fallu attendre le déménagement à Issy-les-Moulineaux pour voir le groupe se doter d'un siège social moderne.
Enfin, pour garder la forme, Pierre Bellon s'est longtemps défoulé sur les cours de tennis : sa grande passion même s'il ne peut plus jouer à la suite d'une mauvaise chute. Classé 15/1 et adroit volleyeur, il fut un adversaire redouté de Jean-Luc Lagardère lors de parties mémorables au Polo club de Paris. « Il était très malin sur un court et étonnamment véloce malgré sa corpulence », lance l'ancien champion Pierre Barthès. Aujourd'hui encore, à le voir s'animer, on se dit que le roi des cantines n'a rien perdu de son punch !
JÉRÔME MARMET