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Un scientifique hors des sentiers battus

12/07/2008 00:00 - JDF

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« Je reviens du Japon, et je repars en Chine demain ! » Celui qui prononce cette phrase n'est ni un golden boy ni un patron du CAC 40, mais bien Jean-Christophe Mifsud, P-DG d'Alpha Mos. La société qu'il a fondée voilà quinze ans, cotée sur le Compartiment C d'Euronext, a tout juste dépassé l'an dernier les 4 millions d'euros de chiffre d'affaires.
Pourtant, à lire son CV, Jean-Christophe Mifsud aurait pu faire carrière dans un groupe de dimension internationale ou intégrer un centre de recherche prestigieux. Diplôme d'ingénieur chimiste, puis de l'Essec, doctorat en neurochimie de la vénérable université de Princeton, aux Etats-Unis... Mais il a préféré se lancer dans la création d'une société à l'activité encore confidentielle : Alpha Mos développe des nez et des langues électroniques, ces appareils qui permettent de tester en usine le goût d'une boisson ou l'amertume d'un médicament. « Des manoeuvres dont l'automatisation permet de gagner en temps, en confort et en qualité », assure le dirigeant.
Philosophe et humaniste
Pourtant, lorsqu'on lui demande comment lui est venue l'idée d'Alpha Mos, la réponse fuse, étonnante : « Je me suis toujours demandé comment parvenir à mesurer la subjectivité : odeurs, goûts... » Une approche philosophique pour un homme perpétuellement entre concret et théorie, intellect et pragmatisme.
Question curiosité d'esprit, Jean-Christophe Mifsud a été à bonne école : fils d'universitaires - son père était professeur de philosophie, sa mère de français -, il a passé son enfance et une partie de son adolescence en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Tunisie, Iran... De cette jeunesse voyageuse et érudite, il a conservé un goût prononcé pour l'art - « Mon bureau à Toulouse est truffé de bustes grecs et de statues hindoues, et je suis un inconditionnel de Drouot et de la foire de Bâle ! » -, mais aussi la faculté de se sentir « à l'aise dans tous les milieux, culturels et religieux ». Et, si le créateur d'entreprise n'a pas toujours été compris par son entourage, il assure demeurer « tendu entre deux mondes, le scientifique et le philosophique ».
« C'est un homme de valeurs, un humaniste, confirme Frédéric Kahn, vice-président de la société Next Pharma et ami de longue date. Mais il sait aussi faire preuve d'une remarquable ténacité en affaires. »
De la ténacité, il en a fallu à Jean-Christophe Mifsud. Avant Alpha Mos, sa première tentative de création d'entreprise, Europhor, spécialisée dans l'analyse du cerveau animal, a tourné court. C'était en 1991, après trois ans aux Etats-Unis au département fusions-acquisitions de Rhône-Poulenc et un passage chez le chimiste Ciba-Geigy en Suisse. Europhor n'aura duré que deux ans. « Nous avons mal géré la recapitalisation, et les premiers investisseurs ont refusé de remettre la main au pot », indique Jean-Christophe Mifsud.
L'homme demeure marqué par cet échec : « Je ne voyais qu'une seule solution : retenter l'aventure. » Dont acte. Il crée Alpha Mos en 1993, organise une levée de fonds en 1996 - cette fois avec succès - et introduit la société en Bourse en 1998. Après le nez électronique, la langue est mise au point en 2001, et Alpha Mos travaille actuellement sur des capteurs capables de remplacer la bouche et la peau.
Côté financier, les performances sont plus fluctuantes : après un exercice dans le vert en 2006, Alpha Mos a de nouveau essuyé des pertes l'an dernier. Mais quand on lui demande si, après quinze ans, il ne trouve pas long le temps de la reconnaissance, le dirigeant se veut confiant. « Nous approchons du point d'inflexion, comme le montrent la signature d'un contrat sur la qualité de l'air en Chine et l'approbation prochaine de nos appareils par la FDA dans le domaine agroalimentaire », assure Jean-Christophe Mifsud, qui se plaît à souligner qu'« Alpha Mos enregistre déjà 40 % de ses ventes en Asie et 35 % aux Etats-Unis ».
Cet optimisme justifie que l'infatiguable fondateur d'Alpha Mos passe « 220 jours sur 365 » hors de chez lui. On le voit mal faire autrement : levé chaque matin à 6 heures pour faire du sport, « par hygième de vie », capable de passer d'une conversation en latin avec un évèque à un cours magistral à l'université, l'homme déborde d'énergie et demeure profondément éclectique. Exigeant avec lui-même, cet homme de foi n'a qu'un regret : père de cinq enfants de 2 à 19 ans, il présente sa situation familiale avec une rare lucidité. « Je ne suis pas un bon père, pas assez présent », énonce-t-il simplement. Mais, là encore, pas de fatalité. « Je cherche toujours à me remettre en question, je suis un homme de déstabilisation et de défis », aime-t-il à répéter. Le prochain consistera sans nul doute à engager durablement Alpha Mos sur la voie de la croissance rentable.
AUDREY TONNELIER