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Les matières premières restent une classe d'actifs à privilégier

24/05/2008 00:00 - JDF

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Retrouvez l'intégralité du dossier "matières premières" dans le JDF de samedi.

On n'a jamais autant parlé des matières premières. Le pétrole bat chaque semaine de nouveaux records et, grande nouveauté de ces derniers mois, le blé, le maïs et le riz ont presque volé la vedette à l'or et au nickel. Quatre gérants spécialisés sur cette classe d'actif nous livrent leur analyse de la situation et nous font part de leurs conseils pour profiter d'une tendance qui devrait perdurer sur le long terme.
LE JOURNAL DES FINANCES. Le prix du pétrole a doublé en un an. Jusqu'où peut-il grimper ?
JEAN-BERNARD GUYON : Personne ne le sait réellement. La fonction habituelle de la hausse des prix est généralement de calmer ce type de phénomène. Or ce n'est pas ce qui est en train de se passer : il n'y a pas d'ajustement de la demande. Un certain nombre de pays ont des besoins énormes alors que les pays producteurs n'ont pas l'intention ou la possibilité d'accroître leur offre.
BENJAMIN LOUVET : Il y a même des pays producteurs de pétrole qui ont stoppé leurs exportations. C'est le cas de l'Indonésie, et ce sera bientôt celui de l'Iran.
JEAN-BERNARD GUYON : Se pose également le problème de l'intervention des Etats pour contenir les prix à des niveaux acceptables. Je pense que la tendance à la hausse devrait se poursuivre au moins à court terme. Les importations chinoises sont considérables. On peut même se demander s'il n'y a pas un phénomène de surstockage en prévision des Jeux olympiques.

BENJAMIN LOUVET : La réponse est peut-être tout simplement qu'il n'y pas de limites. Que se passera-t-il cet été s'il y a un ouragan dans le golfe du Mexique ? L'autre point à souligner est la différence de qualité qui existe entre le pétrole nigérian, très apprécié, et le pétrole plus souffré produit par l'Arabie Saoudite, qui vient aujourd'hui combler le manque d'offre.
Aujourd'hui, les capacités de raffinage sont limitées et peu adaptées au pétrole disponible. Les taux d'utilisation des raffineries outre-Atlantique sont par ailleurs peu élevés en raison du faible niveau des marges de raffinage. On se retrouve avec des stocks d'essence proches des plus bas depuis cinq ans aux Etats-Unis, alors que la driving season approche. Enfin, en plus des aléas climatiques, il y a un dernier élément à prendre compte : le dollar.
La structure des prix à terme s'est inversée. Il est plus rentable actuellement de porter des positions à terme. Cela explique les modifications sur les marchés financiers.
JEAN-PHILIPPE ROOS : Le coût de développement du pétrole sur le moyen-long terme s'élève à environ 70 dollars le baril. Le niveau de cours actuel reflète les tensions géopolitiques. A moyen et long terme, il y a un vrai problème. Christophe de Margerie, directeur général de Total, voit à échéance un plafond de production à 100 millions de barils par jour. Mais le pire n'est pas toujours certain.
Le ralentissement économique aux Etats-Unis et en Europe pourrait avoir des effets en Asie à l'automne. Ce qui pourrait calmer les prix. Pour que les Bric puissent continuer à se développer, ne va-t-on pas devoir amputer de 1 point la croissance économique des pays du G7 ?
JEAN-BERNARD GUYON : Je crois tout de même que l'imagination des hommes est sans limites. Aujourd'hui, nous vivons un choc, mais il y aura des réponses à tout cela.
LE JOURNAL DES FINANCES. Ce qui se passe actuellement est donc plutôt sain ?
BENJAMIN LOUVET : Peut-être. C'est la même chose pour les matières premières agricoles. Ce qui est en train de passer permettra éventuellement de se poser les bonnes questions et de trouver des réponses avant que la situation ne devienne vraiment critique.
JEAN-PHILIPPE OLIVIER : Oui, c'est la même problématique sur les matières agricoles. Elles ont été au plus bas pendant des années. Du coup, personne ne s'est posé de question sur la nécessité ou pas d'accroître les surfaces cultivables dans le monde.
LE JOURNAL DES FINANCES. Mais peut-on réellement étendre les surfaces cultivées dans le monde ?
JEAN-PHILIPPE OLIVIER : Mais oui, il reste des surfaces disponibles dans le monde. La Chine, qui a de gros besoins en matière d'énergie, mais aussi de denrées alimentaires, achète des terres arables en Afrique.
En effet, la Chine compte 40 % des agriculteurs dans le monde sur seulement 9 % des terres arables disponibles, ce qui l'oblige à trouver hors de ses frontières des moyens de subvenir à ses besoins et à limiter sa dépendance future.
Tout cela débouche sur un autre problème, celui de l'eau. Les Chinois ont construit des barrages pour avoir de l'énergie hydraulique et pour alimenter les villes en eau potable, et cela au détriment des campagnes. Si on ajoute les dérèglements climatiques à venir, le besoin en eau va devenir crucial.
Cette problématique n'a pas encore été assez prise en compte alors que l'eau n'est pas non plus une ressource inépuisable.
Le maintien des prix élevés est finalement une bonne réponse car cela permettra à terme des investissements.
BENJAMIN LOUVET : Le problème de l'eau est important aux Etats-Unis, où on estime que trente-six Etats pourraient être déficitaires à terme.
Prenons par ailleurs l'exemple de l'Arabie Saoudite, qui est parvenue à être autosuffisante en blé. Après réflexion, le gouvernement s'est aperçu qu'en continuant à cultiver du blé cela poserait des problèmes d'eau. Les Saoudiens ont donc décidé de ne plus en produire à partir de 2016.
JEAN-BERNARD GUYON : Ce qui est inquiétant, ce n'est pas tellement l'état des nappes phréatiques, mais c'est de savoir qu'il y a des endroits où les réserves géologiques ont été entamées.
BENJAMIN LOUVET : On estime qu'il faudrait investir environ 100 milliards de dollars par an sur les vingt prochaines années pour maintenir notre consommation actuelle en eau.
LE JOURNAL DES FINANCES. Si aux problèmes de pénurie des matières premières agricoles on ajoute celui de l'eau, est-il raisonnable de poursuivre le développement des biocarburants ?
BENJAMIN LOUVET : Les biocarburants vont rester un problème car les prix des matières premières se font à la marge. Aujourd'hui, le rapport de forces entre les pays producteurs de pétrole et les pays importateurs s'est inversé. L'essentiel des réserves de pétrole dans le monde se trouvent entre les mains de sociétés d'Etat.
Les Etats-Unis n'ont plus la main sur cette matière première. Ils cherchent des solutions et vont continuer à développer les biocarburants à coups de subventions, dans une volonté de s'assurer leur indépendance énergétique.
JEAN-PHILIPPE ROOS : Il y a un problème nouveau, celui de l'environnement, qui devient une contrainte importante dans le domaine énergétique. Cela accentue tous les problèmes, notamment au niveau des coûts de production.
JEAN-PHILIPPE OLIVIER : On peut à nouveau relier l'énergie et l'agriculture. Pour produire 1 tonne de blé, il faut 1.000 tonnes d'eau. Pour produire 1 tonne de bioéthanol, il en faut de 2.000 à 3.000 ! La volonté de George Bush de développer les biocarburants montre à quel point les rapports de forces se sont inversés dans le monde. Il sait qu'il y aura un impact sur les denrées agricoles qui provoquera des dérèglements chez ses concurrents asiatiques. Si la Chine souffre d'inflation, elle devra ainsi réévaluer le yuan.
BENJAMIN LOUVET : Les matières premières sont devenues un enjeu stratégique.
LE JOURNAL DES FINANCES. Pensez-vous que la spéculation alimente la hausse ?
JEAN-BERNARD GUYON : La spéculation vient se greffer sur des tendances positives. C'est une conséquence de l'inventivité et du dynamisme des gestionnaires.
JEAN-PHILIPPE ROOS : Les investissements sur les fonds indiciels matières premières sont passés de 13 milliards en 2003 à 260 milliards de dollars aujourd'hui.
JEAN-PHILIPPE OLIVIER : Rappelons que les échanges physiques sur les matières premières sont de 5.000 milliards de dollars par an.
BENJAMIN LOUVET : On a reproché beaucoup de choses aux investisseurs, mais il y a actuellement autant d'investisseurs acheteurs que d'investisseurs vendeurs. En Inde, un comité s'est penché sur ces questions de spéculation et a conclu que les financiers n'avaient que peu d'impact. Si l'on prend l'exemple du riz, on compte 350.000 contrats à terme. Ce chiffre est ridicule par rapport aux montants totaux échangés.
JEAN-PHILIPPE ROOS : Chez Natixis, nous pensons que les hedge funds accélèrent une tendance mais ne la créent jamais.
JEAN-PHILIPPE OLIVIER : Il n'y a pas réellement de spéculation dans le cas des matières premières agricoles. Il y a dans la diabolisation des investisseurs une grande part d'irrationnel. Les investisseurs ne mangent pas les matières premières agricoles !
BENJAMIN LOUVET : On n'a pas inventé mieux que l'économie de marché pour fixer les prix. En interdisant l'intervention des financiers sur certains marchés, on n'empêchera pas la spéculation. On ne fera que rendre les choses plus opaques.
LE JOURNAL DES FINANCES. Est-il trop tard pour investir dans cette classe d'actif ? Que doit-on privilégier ?
BENJAMIN LOUVET : Nous sommes sur des problématiques de long terme. Les tendances actuelles vont perdurer. Je distingue les métaux précieux qui ont du potentiel des métaux de base trop liés aux cycles économiques. Sur le pétrole, les prix devraient rester élevés. Le potentiel existe toujours sur ces marchés, mais la volatilité est plus forte. Je pense que le temps de la gestion indicielle est révolu.
JEAN-BERNARD GUYON : Je pense qu'on a eu une telle accumulation de mauvaises nouvelles l'an dernier sur les matières premières agricoles que les choses devraient s'améliorer. On devrait assister à une détente des prix.
Dans le domaine des engrais, il y a des choses à faire dans la potasse. Dans les métaux, je pense que chacun évolue en fonction de ses propres caractéristiques. Les cours des métaux précieux sont souvent liés aux monnaies ou au pétrole, mais il n'y a pas de corrélation sur le long terme.
En revanche, l'inflation qui devrait perdurer est une bonne chose pour les métaux précieux. Dans une optique de moyen terme, j'opte par ordre pour le platine, l'or, qui joue son rôle de valeur refuge, et pour l'argent.
Par ailleurs, je privilégie aussi les producteurs de brut aux réserves importantes, ou de gaz, tel Encana. On peut jouer l'or par un panier de valeurs ou avec le tracker sur le métal. Mes valeurs favorites en ce qui concerne le platine seraient Impala et Aquarius. Et pour le cuivre, ma favorite serait Freeport McMoRan.
JEAN-PHILIPPE OLIVIER : Inflation prise en compte, les matières premières agricoles sont encore très éloignées des plus hauts observés dans les années 1970. Je pense qu'il est nécessaire d'aller vers une gestion plus active. Privilégier les indices diversifiés permet d'atténuer la volatilité. Par ailleurs, si les conditions s'amélioraient pour les matières premières agricoles, il ne faudrait pas non plus penser que les problèmes sont résolus. Les investisseurs doivent envisager les matières premières agricoles comme source de diversification décorrélée des marchés actions, permettant de protéger leur épargne face à une recrudescence des anticipations inflationnistes, sur une thématique à moyen terme portée par des fondamentaux forts.
BENJAMIN LOUVET : Les financiers doivent avoir des attitudes plus actives et responsables. C'est ce que nous cherchons à faire dans notre fonds agricole. Ces derniers mois nous ont montré qu'il était important de revaloriser le secteur primaire et d'inciter au développement des cultures vivrières.
JEAN-PHILIPPE ROOS : Pour ma part, malgré les problèmes actuels des majors, je préfère avoir du Total en portefeuille avec un rendement de 4 % plutôt que des obligations d'Etat 10 ans avec un rendement de 4,4 %. Je suis également partisan de placements monétaires en couronnes norvégiennes, une excellente pétromonnaie. Sur les non-ferreux, je serai plutôt prudent. Il faut faire attention, mais j'ai une attirance pour les producteurs d'aluminium comme le norvégien Norsk Hydro. Traditionnellement, l'été n'est pas propice aux métaux non ferreux. S'il y a un fléchissement de l'or au-dessous de 840 dollars l'once, il faudrait en profiter pour viser une remontée en fin d'année.
JEAN-BERNARD GUYON : Tout le monde attend un repli et c'est la raison pour laquelle cela n'arrivera pas !
TABLE RONDE ANIMÉE PAR JOËL ANTOINE, CATHERINE REKIK ET CHRISTOPHE SOUBIRAN