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C'est parce que le cours de Bourse de Carrefour ne reflétait pas la valeur de ses actifs que Blue Capital s'est invité au tour de table du distributeur, il y a maintenant quinze mois. Pourtant, la présence de cette société d'investissement, détenue à parité par Groupe Arnault et Colony Capital, n'a pas joué son rôle de catalyseur pour le cours de Bourse. En un an, le titre Carrefour a même reculé de 16 %.
Quel est le bilan financier de l'opération pour Blue Capital ? Blue Capital n'a pas officiellement communiqué le prix de revient moyen de ses titres Carrefour. Néanmoins, selon des sources proches du dossier, ce dernier tournerait au-tour de 48 euros, soit un investissement global de 3,6 milliards. Or le cours de Bourse du distributeur évolue autour de 45 euros. Blue Capital enregistre donc pour le moment une moins-value latente de près de 250 millions.
« L'écart reste minime, aussi, le problème du respect des covenants bancaires ne se pose pas et aucun appel de marge n'a eu lieu », rassure un bon connaisseur du dossier, évacuant toute tentative de comparaison avec le dossier Wendel/Saint - Gobain.
Comment expliquer cette contre-performance ? Des éléments exogènes ont pesé sur le titre Carrefour. Depuis l'été dernier, les marchés boursiers sont fébriles. En outre, l'évolution du cadre législatif relatif à la distribution en France limite la visibilité sur le secteur et surtout sur son leader, qui n'est pas le mieux placé (par ses formats de magasins) pour en tirer parti. S'y ajoutent les polémiques sur la baisse du pouvoir d'achat des ménages, qui contraignent les distributeurs à mettre en oeuvre des politiques commerciales agressives pénalisantes pour leurs marges. Dans ces conditions, les investisseurs restent prudents, même si les dirigeants de Carrefour ont promis un retour à la croissance rentable - y compris dans l'Hexagone - dès cette année. Chez Blue Capital, on assure que cette première année a permis à la société d'investissement de prendre ses marques et que cet investissement doit s'apprécier sur le long terme.
« Carrefour est un énorme paquebot à bouger », concède toutefois un observateur.
De quels pouvoirs dispose la société d'investissement ? En 2007, Blue Capital détenait 9,1 % du capital de Carrefour et comptait deux représentants sur les onze que comprenait le conseil de surveillance. Aujourd'hui, avec seulement 1,6 % de plus dans le capital, la société d'investissement pèse bien plus lourd dans la balance. Elle est désormais le premier actionnaire de Carrefour et détient trois des neuf sièges au conseil de surveillance. Elle devrait aussi pouvoir compter sur la bienveillance du nouveau président du conseil, Amaury de Sèze.
Comment cette prise de pouvoir a-t-elle été possible ? L'évolution de l'actionnariat familial de Carrefour a fait le jeu de Blue Capital. La fin du pacte d'actionnaires qui liait les membres de la famille Halley, effective depuis l'assemblée générale du 15 avril, a des conséquences non négligeables. Elle a logiquement entraîné la démission des deux représentants de la famille au conseil. Aucun remplaçant n'ayant été proposé en temps utile, ces deux postes ont disparu. Ce n'est en effet que bien plus tard que Blue Capital a reclamé et obtenu un troisième représentant au conseil, en la personne de Bernard Arnault (alors que Blue Capital s'était initialement engagé à ne demander que deux sièges). Tout cela fait les affaires de la société d'investissement, qui détient au final trois sièges sur neuf au conseil, et pas seulement trois sur onze. Le départ de Robert Halley, le président du conseil de surveillance, parachève le tableau. D'un côté, on assure que ce départ est naturel, tout
affectio societatis entre la famille et Carrefour ayant disparu, et qu'il s'est passé en douceur, comme en témoigne l'attribution du poste de président d'honneur à Robert Halley. De l'autre, on glisse que ce dernier s'est retouvé en minorité et a été mis sous pression, d'où son départ anticipé (son mandat prenait fin en avril 2009). Toujours est-il que la société d'investissement est désormais à l'aise pour imposer plus facilement et plus rapidement ses vues.
Quels sont ses rapports avec les dirigeants ? Officiellement, les rapports entre le nouvel actionnaire de référence de Carrefour et José Luis Duran, le président du directoire, sont bons. D'ailleurs, Blue Capital, qui a publiquement affirmé sa confiance dans l'équipe dirigeante, assure qu'un dialogue
« direct et franc » s'est noué avec José Luis Duran. Mais, dans les faits, ce dernier peut-il faire autrement que se plier à la stratégie dictée par le conseil de surveillance, dans lequel Blue Capital a désormais un rôle déterminant ?
Une prise de contrôle est-elle envisageable ? Blue Capital a déclaré qu'il n'avait pas l'intention de prendre le contrôle de la société, et il n'a en effet aucun intérêt à le faire. Pourquoi paierait-il le prix fort alors qu'avec seulement 10,7% du capital il jouit d'une position de premier plan ? En revanche, il n'est pas exclu que la société d'investissement renforce sa participation. Les niveaux de cours actuels de Carrefour devraient logiquement l'y inciter, sauf à ne pas avoir les disponibilités pour le faire.
Quels sont les leviers pour créer de la valeur ? Les leviers identifiés par Blue Capital n'ont pas encore été activés. Il en va ainsi de la mise en valeur du patrimoine immobilier, un thème très cher au fonds Colony, comme en atteste la politique mise en oeuvre chez Accor. La valeur brute (avant impôts) des actifs du distributeur serait comprise entre 20 et 24 milliards d'euros. Seul hic : les tensions sur les marchés boursiers ont repoussé
sine die le projet d'introduction de Carrefour Property. En attendant, son capital devrait être partiellement ouvert à des investisseurs institutionnels en fin d'année, par le biais d'un placement privé d'un montant de 1 à 1,5 milliard. Un nouveau nettoyage du portefeuille d'actifs de Carrefour (sortie de certains pays, cession du
hard discount...) semble aussi probable.
Les minoritaires vont-ils tirer profit de cette situation? Pour l'heure, le bilan de l'arrivée de Blue Capital dans le tour de table de Carrefour est mitigé. Malgré son intérêt spéculatif, le titre se traîne en Bourse. Néanmoins, la société d'investissement a maintenant les coudées franches pour mettre en oeuvre ses projets, et des avancées majeures pourraient rapidement se concrétiser. Avec à la clé, pour les actionnaires, un retour de capitaux élevé. Au total, 4,5 milliards d'euros pourraient leur être rendus au cours des prochains mois, sous forme de rachat d'actions ou de dividendes.
NOTRE CONSEILAchat spéculatif pour viser 68 euros (code : CA, Comp. A, SRD).
MARIANNE DI MEO