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La famille, ce n'est pas toujours sacré

15/03/2008 00:00 - JDF

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Il ne voulait plus faire de portrait. Il l'avait confié à un de nos confrères en 2006. « Des portraits sur moi, on a dû en publier au moins une quinzaine depuis que je suis à la tête de Lafuma, énumère-t-il. J'ai bien peur d'avoir épuisé mes charmes ! » Le dirigeant, qui veut éviter « la personnification de l'entreprise », souhaite désormais mettre en avant les autres responsables du spécialiste français de l'outdoor. Vraie ou fausse modestie ?
Qu'il le veuille ou non, Philippe Joffard reste le meilleur emblème du renouveau de la PME familiale. En vingt-quatre ans de direction, il a bouleversé le périmètre de l'entreprise drômoise. Le fabricant de sacs à dos et de mobilier de camping s'est mué en un acteur incontournable de l'outdoor, propriétaire de quatre marques reconnues (Lafuma, Millet, Le Chameau, Oxbow) dans l'équipement pour la randonnée, l'équitation, l'alpinisme ou le surf. De moins de 15 millions d'euros au début des années 1980, le chiffre d'affaires est passé à 250 millions en 2007 (40 % des ventes à l'étranger). Les effectifs ont été multipliés par cinq. Les rachats d'entreprises se sont succédé - une douzaine en autant d'années. Un développement à marche forcée, donc, financé par l'introduction en Bourse en 1997, mais qui tient aussi au « dynamisme, à la lucidité et à l'esprit d'entreprise » de son président, salués par son oncle maternel, Jean Lafuma.
La famille s'emmêle
Un Joffard à la tête de Lafuma, ce n'était pourtant pas prévu dans les statuts de la PME familiale. Petit-fils d'un des trois frères Lafuma, fondateurs de l'entreprise en 1930, Philippe Joffard n'est un Lafuma « que » par sa mère. Une carte de visite insuffisante pour postuler à la direction dans une entreprise où régnait la loi salique. A l'obstacle généalogique s'ajoutait celui de l'ambition. Philippe Joffard avait, certes, baigné dans le giron Lafuma depuis son enfance : « Tous les dimanches, en guise de promenade, mon grand-père m'emmenait faire le tour de l'usine. » Mais, au sortir de ses études, à la fin des années 1970, le jeune héritier ne se voyait guère travailler dans l'entreprise familiale. Diplômé en droit et en sciences politiques, tenté par le marketing politique, il avait débuté une carrière de journaliste, sans réelle conviction. Puis il s'était orienté vers le conseil, en intégrant le cabinet Bossard. A 28 ans, ce Lyonnais d'origine, devenu Parisien d'adoption, gardait cependant un oeil sur la société drômoise. « Je représentais ma mère au conseil d'administration depuis 1982. » Inquiet de la situation de l'entreprise, en perte récurrente, le jeune consultant en avise son patron, Yves Bossard. Lequel lui suggère : « Pourquoi n'y allez-vous pas, vous ? »
Un remède de cheval s'impose pour remettre en selle l'entreprise. Le challenge motive le jeune Joffard, par ailleurs fan d'équitation. Reste cependant un obstacle à franchir : la famille. Le parachutage dans la Drôme du « Parisien à chaussures cirées » en contrarie plus d'un chez les Lafuma. Les différentes branches familiales se sont déchirées. « La famille a mis dix ans à s'en remettre », témoigne son oncle Jean Lafuma, un de ses plus ardents supporters lors de sa prise de fonctions en 1984. « A choisir entre deux crises, je préférais celle de la famille plutôt que celle de la société,explique Philippe Joffard. Finalement, on a eu les deux... » Raillé pour son manque d'expérience par certains parents, le jeune président n'hésite pas à déposer le bilan, à licencier un quart des salariés et à délocaliser la production. Un vaste plan de restructuration rendu possible par l'arrivée de nouveaux actionnaires, financiers notamment. Le nouvel homme fort du groupe peut enfin appliquer une stratégie de développement viable.
S'il est vrai que Philippe Joffard a transformé Lafuma, la réciproque l'est tout autant. Au contact des produits du groupe, ce passionné de voile s'est peu à peu converti à la randonnée et à l'alpinisme. Le P-DG de Lafuma est devenu le meilleur juge de la qualité de ses produits : « J'apporte des améliorations techniques à certains équipements. » L'expérience Lafuma a en outre révélé l'esprit d'entrepreneur de Philippe Joffard. « Je n'avais pas forcément vocation à rester à la tête de l'entreprise après le redressement », sourit-il, vingt-quatre ans après sa prise de fonctions... A 52 ans, Philippe Joffard n'envisage pas de partir. Et la question de sa succession ne l'obsède pas : « Je n'ai pas de velléité dynastique. » Son unique fille ne prendra pas la relève. « Il y a de fortes chances que le prochain président de Lafuma ne soit pas un membre de la famille. » L'oncle acquiesce aux propos de son neveu, sans s'en émouvoir. « L'avenir de l'entreprise est plus important », soulignent en choeur les deux parents. Une page est tournée. Philippe Joffard est déjà prêt à rédiger la suivante.
ROMAIN GUEUGNEAU