Extension du domaine de la crise

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Nous écrivions dans une récente chronique que l'univers dans lequel nous propulsait 2008 ne s'annonçait pas radicalement différent du monde de 2007... Sans doute aurions-nous été plus inspirés d'attendre davantage afin de voir comment se présentait ce début d'année avant de nous aventurer aussi imprudemment sur le terrain de la prospective, qu'il est généralement préférable de laisser aux vrais experts - et quand bien même ces derniers se trompent au moins aussi souvent que le commun des mortels, au moins est-ce là leur métier.
Car des signes d'inflexion, ou en tout cas de sérieux réajustements de l'environnement économique, on peut en voir à foison depuis quelques jours. Et pas uniquement en raison de la pente désagréable prise ces derniers temps par les indices boursiers, pente qui n'a d'ailleurs rien de surprenant. Dans un monde dont la prospérité, aussi longtemps que des pays comme la Chine ou l'Inde n'auront pas réellement fait émerger de véritable marché intérieur, restera tributaire jusqu'à l'absurde de la boulimie du consommateur américain (au point que lorsque ce dernier n'a plus les moyens de s'offrir les produits du monde, le monde lui prête l'argent nécessaire à la poursuite de son gavage), rien d'étonnant à ce que les marchés financiers éternuent lorsque les Etats-Unis s'enrhument.
Redoutables hydres
Or, comme on pouvait justement s'y attendre, la consommation américaine est en danger, prise en tenaille par deux redoutables hydres : le retour de l'inflation et la crise de l'immobilier (qui a ruiné des milliers de ménages dont les préoccupations devraient durablement rester éloignées de l'éventuel renouvellement de leur automobile ou de leur électroménager). La méfiance actuelle des investisseurs, si le pire n'est jamais sûr, est donc, somme toute, parfaitement compréhensible, et d'aucuns l'anticipaient depuis des mois. D'autant que, si nul ne mesure encore l'ampleur du phénomène, l'extension de la crise financière à l'économie réelle est en marche, comme en témoignent les pertes bien réelles, et abyssales, publiées cette semaine par la banque américaine Citigroup au titre du quatrième trimestre 2007 (près de 10 milliards de dollars, avec des provisions drastiques d'un montant de 18 milliards).
Non, en réalité, les signes des réajustements à l'oeuvre se lisent surtout dans l'émergence de nouvelles correspondances qui au-raient pu sembler absurdes quelques mois plus tôt. Un exemple ? Le lien étroit entre la crise actuelle du système bancaire américain et la condamnation toute fraîche du géant pétrolier français Total dans l'affaire del'Erika, qui devra verser 192 millions d'euros, pour « imprudence », aux victimes de la marée noire. Aucun rapport ? Mais si... Le marasme des banques américaines provient en droite ligne des crédits immobiliers accordés ces dernières années à des ménages dont la solvabilité était pour le moins sujette à caution, et donc extrêmement risqués. Pour se prémunir contre ce risque, les banques ont disséqué ces crédits en de multiples produits dérivés vendus, revendus et survendus à nombre d'intermédiaires, de sorte que plus personne ne sait qui supporte le risque initial, d'où la crise de confiance qui perdure encore aujourd'hui. Chez les pétroliers, il s'agit également, par la mise en place de plusieurs intermédiaires (armateurs, affréteurs, assureurs...), de se tenir à la plus grande distance possible du risque généré par le transport de leur production. Hélas pour Total, la justice vient de fournir une lecture différente de sa responsabilité.
Justice immanente
Le rapport entre le pétrolier français et les banques américaines, c'est bien cette volonté de maîtriser le risque, voire de s'en affranchir. Seulement voilà... L'aversion au risque n'élimine pas le risque, et il s'avère qu'une entreprise reste en définitive responsable de ce qu'elle produit. Une aversion par ailleurs singulièrement absurde car s'il se dégage une quelconque morale de la « religion capitaliste », c'est bien celle-ci : point de profits sans risques. Et celui qui se soustrait à ce credo s'expose, comme en témoigne l'actualité de ces derniers mois, à la justice immanente (et aveugle ?) du « dieu Capital ».
Autres réajustements, ceux qui s'opèrent dans l'équilibre des forces entre le monde occidental et les pays émergents. Nous ne cessons ainsi, au risque de lasser, de souligner la puissance financière des « fonds souverains » (de fait, Singapour n'a-t-il pas injecté dans diverses banques américaines, depuis le début de la crise, la bagatelle de 20 milliards de dollars ?). Et après avoir vu, il y a quelques semaines, la compagnie pétrolière chinoise PetroChina devenir la première capitalisation boursière mondiale, voilà que le géant russe Gazprom s'octroie la quatrième place et vient titiller les emblématiques groupes américains Exxon Mobil et General Electric.
Singulières évolutions
Mais ces réajustements peuvent prendre d'autres formes, comme la volonté affichée par le Kazakhstan de s'octroyer une part plus importante qu'il n'était jusqu'à présent coutume des profits issus de l'exploitation de son gisement pétrolier de Kashagan, menée par un consortium de compagnies occidentales... dont Total. Ce dernier voit décidément le monde dans lequel il évolue connaître de singulières transformations. C'est sans doute la raison pour laquelle il a décidé d'évoluer également et de préparer l'après-pétrole en devenant un acteur de la filière nucléaire, au moyen d'un partenariat avec Suez et Areva, pour proposer des centrales dans les pays du Golfe. Jetant au passage une nouvelle pierre dans le jardin déjà passablement encombré du projet de rapprochement capitalistique Areva/Alstom. Heureusement, ce dernier peut se consoler grâce au dynamisme de sa branche transport, qui place ses TGV à tour de bras et engrange les contrats juteux. Et permet au titre, même s'il a pris une belle claque en Bourse depuis la fin 2007, de camper sur de hauts niveaux...
