Deux leçons, une question, et un gourou

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Et une de plus ! Comme l'affirmait le Wall Street Journal en fin de semaine dernière, la banque américaine Merrill Lynch a bel et bien, à son tour, appelé des investisseurs à la rescousse pour faire face aux conséquences de la crise des crédits immobiliers à risque, les fameux subprimes. Et parmi ces investisseurs se glisse à nouveau le fonds souverain d'un pays émergent. Qui plus est, une fois encore, celui de Singapour, Temasek. Une telle récurrence, si elle n'en finit pas de laisser songeur, invite en tout cas à tirer au moins deux leçons, et à se poser une question.
La première leçon, c'est qu'aux Etats-Unis peu de choses ont décidément changé depuis la conquête de l'Ouest : la cavalerie continue, quel que soit son étendard, d'arriver toujours à temps. De sorte que, malgré les discours alarmistes des Cassandre et les craintes de plus en plus fondées (si l'on en croit les dernières statistiques économiques) d'une prochaine récession, le déclin programmé (espéré ?) de l'empire américain par nombre d'observateurs avertis n'est pas forcément pour maintenant, ni même pour demain.
Nouveaux équilibres
Les économies du monde auront encore en effet durablement à coeur de sauver le consommateur américain, dont elles restent étroitement dépendantes, quels que soient ses excès, comme aujourd'hui le système bancaire et financier. C'est injuste, mais c'est ainsi.
La deuxième leçon, c'est que les Etats-Unis, toute première puissance mondiale qu'ils sont, et resteront quelque temps encore, ne pouvaient toutefois longtemps faire fi des nouveaux équilibres du monde. De fait, si la crise financière qui secoue les places mondiales depuis cet été n'a pas créé la nouvelle puissance financière des pays émergents, ni ne l'a même révélée, elle l'a, en revanche, rendue incontournable, voire irrésistible. Il semble en effet loin le temps où, droite dans ses bottes et dressée sur ses étriers, la classe politique américaine se levait comme un seul homme pour empêcher le rachat d'une compagnie pétrolière par un homologue chinois.
Alors que le secteur financier est sans doute au moins aussi sensible que celui de l'or noir pour les Etats-Unis, aujourd'hui moins que jamais l'argent n'a d'odeur, et personne ne peut plus désormais songer à refuser une manne financière, d'où qu'elle vienne.
Une nouvelle donne qui ne cesse de crédibiliser davantage tous les bruits prêtant à des sociétés des pays émergents la volonté de s'emparer de groupes occidentaux, comme en a témoigné cette semaine l'agitation autour d'une possible OPA, en janvier 2008, du groupe informatique indien Wipro sur le français Capgemini.
Reste donc une question, celle que posent les conditions extrêmement attrayantes réservées aux fonds souverains pour participer au sauvetage des banques américaines - hormis le fait que les autres actionnaires puissent souhaiter en bénéficier également, à l'instar de ceux de la banque helvétique UBS, jaloux des prérogatives accordées à un fonds souverain de Singapour pour permettre à ce dernier de s'inviter à son tour de table.
Et cette question, la voici : la perspective de voir les sociétés des pays émergents s'immiscer au capital des groupes occidentaux va-t-elle réellement suffire à soutenir les places financières des deux côtés de l'Atlantique dans les mois et les années à venir ? Même si l'on peut se montrer raisonnablement optimiste en la matière, compte tenu des enjeux stratégiques, le suspense reste tout de même entier, car les « investisseurs émergents » ont jusqu'ici démontré qu'ils n'étaient pas prêts à s'offrir n'importe quels actifs à des prix déraisonnables.
Et s'ils se sont montrés moins prudents que le gourou américain de la finance Warren Buffett concernant le secteur bancaire américain (c'est là qu'interviennent les enjeux stratégiques), ils se sont fait accorder des rémunérations tellement hors norme (un gros discount en ce qui concerne Merrill Lynch) que le jeu en valait quoi qu'il en soit la chandelle.
En tout cas, les subprimes auront fait au moins un heureux : Jean-Claude Trichet, président de la BCE, que le Financial Times vient de désigner comme l'homme de l'année 2007 pour la qualité de sa gestion de la crise financière...
Nul n'est prophète...
Belle revanche, en effet, que cet hommage émanant de l'organe officiel du temple de la finance mondiale envers cet homme, ainsi érigé en nouveau gourou, pourtant décrié ces derniers mois dans la zone euro. Et notamment dans son propre pays, la France, où il est loin d'être considéré comme un prophète par la classe politique (et notamment par la majorité actuelle), qui lui a longtemps reproché de trop se préoccuper des risques d'inflation. Inflation qui, comme chacun sait, a depuis ressurgi avec fracas.
Mais un tel manque de clairvoyance a-t-il vraiment de quoi surprendre dans un pays dont l'Etat fait preuve, avec une constance remarquable, d'une véritable schizophrénie ? Schizophrénie dont témoigne une nouvelle fois la décision de ne pas autoriser Gaz de France à augmenter ses tarifs de plus de 4 % (contre 6 % réclamés par le groupe gazier pour tenir compte de l'évolution de ses coûts d'approvisionnement).
De fait, avec les élections municipales en ligne de mire, le gouvernement vient de tirer une balle dans le pied de l'Etat actionnaire (sans pour autant, sans doute, satisfaire pleinement ses administrés clients du gaz). Car ce manque à gagner pour GDF connaîtra rapidement sa transcription dans le dividende et les ressources consacrées au développement... et donc dans le cours de Bourse, malgré un plan de rachat d'actions qui a déjà permis d'amortir le choc mais pèsera également, à terme, sur les ressources.
Schizophrénie
Le gouvernement français n'a toutefois pas le monopole de la schizophrénie, et certains groupes privés peuvent aussi en être affligés. C'est le cas de Chrysler, dont le président a déclaré aux salariés, pour les « stimuler », que le groupe est au bord de la faillite, obligeant l'actionnaire principal à rassurer les investisseurs en affirmant qu'au contraire il dépassera tous ses objectifs... Petite question : est-il plus profitable de mentir aux salariés, ou aux marchés financiers ?
