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La politique de Raymond Barre réhabilite l'actionnariat

15/12/2007 00:00 - JDF

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L'image de Raymond Barre Premier ministre est souvent exclusivement liée dans l'esprit des Français au fameux « plan Barre » contre l'inflation. A tort, car, à y regarder de plus près, le plus important dans son action, ce qui a le plus marqué l'avenir, c'est le virage libéral amorcé au lendemain de la victoire inespérée aux législatives de 1978. Un virage si important qu'il survécut à la parenthèse ultra-gauche des années 1981-1982 et constitua la première étape du retour de la France au libéralisme économique après des décennies de dirigisme.

A la vérité, le 19 avril 1978, Raymond Barre surprend tout le monde, ses amis politiques comme l'opposition, par son discours de politique générale accompagnant la présentation de son nouveau gouvernement. Ils avaient connu avant les élections législatives un dirigiste utilisant tous les moyens du contrôle d'Etat, ils trouvent devant eux à la tribune de l'Assemblée un Premier ministre qui « a opté pour un libéralisme social et les règles de l'économie de marché (1) » . L'étonnement est général. Dans L'Expansion, Jean Boissonnat approuve : « La France vit à l'heure d'une »nouvelle économie politique* (NEP). Il y a deux mois, on pensait qu'elle serait bureaucratique et protectionniste. Le scrutin de mars a tout changé. La NEP est libérale, sans complexe ni esprit de retour. (2) »Le Journal des Finances, de son côté, est franchement enthousiaste : « Cette politique, elle tient en peu de mots : retour à la liberté, retour à la vérité dans le domaine économique et financier, avec pour contrepoids l'amélioration des conditions de la concurrence. (3) » Et pour marquer sym- boliquement que ce virage libéral n'est pas de simple opportunité, une innovation importante est apportée dans le nouveau gouvernement Barre : le ministère des Finances, la prestigieuse « rue de Rivoli », est scindé entre deux entités distinctes, le ministère de l'Economie, confié à René Monory, le garagiste de Loudun, et celui du Budget, attribué à Maurice Papon, que l'histoire de Vichy n'a pas encore rattrapé. « Il n'est pas sans piquant, observe Le JdF, que l'expérience de scission de la rue de Rivoli soit tentée sous le règne de M. Giscard d'Estaing, un homme des finances par excellence. (4) »

En fait, la nouvelle politique de Raymond Barre est à la fois ambitieuse et prudente. Il la circonscrit à trois domaines : les prix industriels, les tarifs publics, majorés de 10 à 15 %, et l'orientation de l'épargne vers les entreprises. Les marges du commerce et des services restent pour le moment sous contrôle. Démarche modeste en apparence, révolutionnaire en vérité dans un pays où les prix industriels sont contrôlés par l'Etat depuis 1945 et où certains autres comme celui du pain le sont depuis 1793 ! Le raisonnement du « meilleur économiste de France » est simple : confrontées à la concurrence mondiale et à l'irruption de nouvelles puissances industrielles (déjà !), les entreprises françaises doivent trouver les moyens financiers de s'adapter. Et le gouvernement doit faire vite car le calendrier politique lui octroie au mieux trois ans, soit deux années utiles. Dès le 9 août, tous les prix industriels sont libres, à quelques exceptions près comme les produits pétroliers, le gaz, l'électricité, les mé- dicaments et le papier de presse. Le JdF applaudit : « Commencée le 1 er  juin, l'opération de libération a été menée tambour battant, plus vite même que prévu, afin que le choc psychologique soit mieux assuré. (5) » René Monory, « un libéral rue de Rivoli (6) », aurait voulu aller plus loin : le 12 août, il libère le prix ultrasymbolique du pain, mais échoue sur celui de l'essence. Il annonce sa libération un samedi d'août, mais doit revenir en arrière le mardi suivant sous la pression du Premier ministre. Monory est plus heureux avec la loi sur l'orientation de l'épargne vers les entreprises, à laquelle il attachera son nom grâce aux fameuses « Sicav Monory ». La loi du 13 juillet propose une déduction annuelle de 5.000 francs par foyer fiscal (plus 500 francs par enfant) investis en valeurs françaises. Le JdF se réjouit de cette réhabilitation de l'épargne et de la Bourse : « L'actionnariat était tourné en dérision comme une institution périmée, et la Bourse traitée comme un tripot, tout juste bon à être »moralisé* (7) ».

Reste à apprécier les effets de cette « révolution tranquille (8) ». Les Sicav Monory connaissent le succès qui entoure toujours en France les produits d'épargne défiscalisés : en deux ans, huit cent mille personnes achètent des parts de ces Sicav. Quant à la libération des prix, ses effets immédiats sont plus décevants. Les boulangers ne tiennent pas leurs promesses de créations d'emplois et certains secteurs industriels connaissent des hausses incroyables, comme les matériaux de construction : 30 % pour la chaux en dix-huit mois, 27 % pour les tuiles, 31 % pour les radiateurs, etc. Mais surtout, une terrible malchance vient polluer la politique libérale de Raymond Barre. En 1952, l'action d'Antoine Pinay avait été relayée par les effets déflationnistes de la fin de la guerre de Corée. Celle de Raymond Barre, au contraire, est frappée de plein fouet par le deuxième choc pétrolier et la récession mondiale qui s'ensuit. Dès la fin de 1978, les pays de l'Opep décident une augmentation du prix du pétrole de 14,5 % en quatre étapes. C'est beaucoup, mais ce n'est rien comparé à l'impact de la révolution islamique iranienne, qui fait plus que doubler le prix du baril en 1979. « Le souffle d'un vieillard de 80 ans peut-il mettre en péril tout l'Occident ? », s'interroge Le JdF (9) . L'ayatollah Khomeiny met, en tout cas, en péril la politique de Raymond Barre et l'économie française, qui plonge à nouveau dans la récession. Mais il n'empêche : le mouvement de libéralisation de l'économie française est lancé. Même l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 ne l'arrêtera pas durablement : n'est-ce pas Pierre Bérégovoy qui libérera la circulation des capitaux ?

Et, pendant ce temps, en 1978, le baron Empain, enlevé le 23 janvier, ne sera libéré par ses ravisseurs que le 26 mars. En Italie, les Brigades rouges enlèvent le 16 mars Aldo Moro, dont le cadavre sera retrouvé dans une voiture le 9 mai. En mai, les paras sautent sur Kolwezi. Le 17 septembre, Sadate et Begin signent les accords de Camp David. En octobre, l'ayatollah Khomeiny s'établit en France, d'où il exhorte les Iraniens à la révolution islamiste, et Jean-Paul II est élu pape. En décembre, les Etats-Unis reconnaissent la Chine et les pays européens décident la création de l'Ecu.

(1) Le Journal des Finances daté du 4 mai 1978. (2) L'Expansion de mai 1978. (3) Le JdF daté du 4 mai 1978. (4) Le JdF daté du 13 avril 1978. (5) Le JdF daté du 18 août 1878. (6) Le JdF du 15 juin 1878. (7) Le JdF daté du 1er juin 1978. (8) Le JdF daté du 1er janvier 1978. (9) Le JdF daté du 6 décembre 1979

GEORGES VALANCE