Tout le monde a droit à l'erreur. Le Journal des Finances compris. Le 18 avril 1968, il écrit à la une, sous le titre « Bon climat de rentrée » : « Le calme social en France, où la reprise de l'activité économique se confirme, contraste avec l'agitation dont la plupart des pays étrangers - à commencer par l'Allemagne elle-même - donnent le spectacle. »
On connaît la suite : quelques semaines plus tard, les salariés rejoignent les étudiants dans la rue, et 9 millions de grévistes paralysent l'économie du pays. Le JdF, il est vrai, n'était pas seul à ne pas voir venir les nuages noirs de la crise sociale. Le président du CNPF François Ceyrac m'a ainsi rapporté une anecdote qui ne manque pas de sel venant du responsable des questions sociales du CNPF que Ceyrac était alors. Devant subir une petite intervention, il s'était enquis de savoir auprès d'un haut dirigeant syndical si le climat social autorisait son absence. Réponse péremptoire du syndicaliste : « Ne vous faites aucun souci, les salariés sont déjà en vacances dans leur tête ! » Voilà pourquoi l'interlocuteur patronal des syndicats est en clinique lorsque les usines s'arrêtent et ne participe pas aux fameux accords de Grenelle (1) !
Il ne faut pas chercher dans les archives du JdF le récit des événements de mai : le journal n'a pas été distribué trois semaines durant et, lorsqu'il reparaît le 6 juin, c'est pour analyser les conséquences du mouvement sur l'économie, le franc et la Bourse, fermée depuis le 21 mai. Ce qui inquiète le plus Le JdF, c'est moins la perte de production, qui pourra être en large partie rattrapée, que la résurgence de l'inflation et les menaces sur la monnaie : « Le franc, prédit le journal, est une des victimes les plus certaines des événements qui viennent de secouer le pays. A l'intérieur, du fait du danger d'inflation ; à l'extérieur, en raison de l'hémorragie de capitaux » (2). De fait, les changes vont tanguer jusqu'à ce qu'un sursaut éminemment gaullien du pouvoir calme le jeu. Récit d'une fausse dévaluation.
A l'automne 1968, tout semble se conjuguer pour provoquer une révision générale des parités dans un système monétaire international à bout de souffle. En 1967, la spéculation a obligé la livre sterling à dévaluer. Maintenant, elle joue la réévaluation du mark et, symétriquement, la dévaluation du franc. Il est vrai que les deux pays ont multiplié les erreurs. En Allemagne, c'est un rapport des instituts de conjoncture qui déclenche la spéculation en préconisant une réévaluation du mark. A Paris, déjà nourrie par les effets des événements de mai, elle est encouragée par les impairs du gouvernement Couve de Murville, qui lève en septembre le contrôle des changes tout en annonçant la majoration des droits de succession. En clair, on menace les grosses fortunes au moment même où on leur permet de quitter le territoire.
Le JdF est d'une rare sévérité : « La crise monétaire ne peut être imputée principalement à des facteurs d'origine étrangère : elle résulte de l'accumulation d'une série d'erreurs graves dans notre politique économique, erreurs qui manifestent toutes le comportement velléitaire des responsables » (3). La réaction des marchés est immédiate et violente : les réserves de la Banque de France fondent alors que celles de la Bundesbank gonflent. Dans la première semaine de novembre, cette dernière gagne 750 millions de dollars, et la Banque de France en perd 300. A ce rythme, les réserves dont le général de Gaulle est si fier auront bien vite disparu. La seule issue, celle qui permet de ménager l'amour-propre de la France, semble être une action coordonnée, le mark faisant un bout de chemin en réévaluant, le franc faisant l'autre en dévaluant.
Après des tractations secrètes, les ministres des Finances européens se réunissent à Bonn du 20 au 22 novembre pour mettre ce compromis en musique quand, stupéfaction, les Allemands annoncent au début de la conférence qu'il n'est pas question pour eux de réévaluer leur monnaie, c'est-à -dire de léser leurs exportateurs. Que les Français dévaluent la leur ! Arrogant, triomphant, le ministre des Finances Karl Schiller, ancien professeur nazi devenu social-démocrate, fait la leçon aux Français, qui semblent céder sous la pression.
Le samedi 23, Le Monde donne même le taux de dévaluation du franc. Les journaux allemands crient victoire. Trop fort ? En tout cas, la revue de presse envoyée par télégramme par l'ambassade de France à Bonn et qui souligne l'arrogance allemande et l'humiliation française crée un choc à Paris, qui se cabre. L'ambassadeur, François Seydoux, rend bien l'atmosphère dans ses Mémoires :« Les Germains bombaient le torse ; ils se libéraient de l'amertume accumulée depuis des années... La République fédérale se substituait à la France et s'emparait de la direction en Europe occidentale » (4).
Le général de Gaulle riposte aussitôt. Il convoque dans l'après-midi du samedi 23 un Conseil des ministres extraordinaire et fait venir en catastrophe de Bruxelles le commissaire européen Raymond Barre : la dévaluation est-elle in-évitable ?
Réponse catégorique et argumentée du professeur Barre, dont la voiture attend dans la cour de l'Elysée : le franc peut tenir tête aux gnomes de Zürich, et, de toute manière, réussir une dévaluation exige une action préalable sur les causes internes de la spéculation (5). De Gaulle, qui, en décembre 1958, avait promis que « la parité du franc ne changerait pas tant qu'il serait là  », n'attendait que cela. A 19 h 45, le porte-parole de la présidence déclare, laconique, à la presse : « La parité du franc est maintenue. » Le lundi matin, le franc se redresse sur toutes les places et Le Journal des Finances observe que « les capitaux commencent à quitter l'Allemagne : 400 millions de dollars dans la journée » (6). Et dès le lendemain après-midi, le Premier ministre Couve de Murville présente aux députés les mesures d'austérité accompagnant ce choix de la rigueur. Mesures qui seront, pour une part au moins, à l'origine du non au référendum d'avril 1969 et du départ du général de Gaulle qui s'ensuivra. La fausse dévaluation n'aura été qu'un répit : le 11 août 1969, le nouveau président de la République Georges Pompidou dévaluera le franc de 12,5 %.
(1) Accords qui étaient plutôt un protocole puisqu'ils ne furent signés par personne. (2) Le Journal des Finances daté du 20 juin 1968. (3) Le Journal des Finances daté du 21 novembre 1968. (4) François Seydoux, Dans l'intimité franco-allemande, Ed. Albatros. (5) Conversation de Raymond Barre avec l'auteur en juin 1976.
