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Un seul mot d'ordre pour Pinay : défendre le franc

06/10/2007 00:00 - JDF

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Le 2 mars 1952, une fois de plus, la France de la IVe République est sans gouvernement. Le rapide du soir Paris-Lyon s'arrête à Dijon. Le préfet de la Côte-d'Or et le directeur de la police de Dijon s'engouffrent dans le train et pénètrent dans un compartiment de première classe où somnole le député-maire de Saint-Chamond, le petit industriel Antoine Pinay. Ils viennent le prier de repartir aussitôt pour Paris où le président de la République Vincent Auriol l'attend à l'Elysée. Quatre jours plus tard, Pinay est investi président du Conseil par l'Assemblée nationale : pour la première fois, 26 députés gaullistes votent pour un gouvernement de l'abhorrée IVe République. Ce représentant de la droite française traditionnelle n'a pas à proprement parler de programme, ou plus précisément il en a un, un seul : « la défense du franc ». Il le proclame devant l'Assemblée : « Je n'ai qu'une ambition, mais je l'ai bien : je veux défendre la valeur de notre monnaie, pour que cessent d'être hypocritement amputés les arrérages des rentiers, les retraites des vieux, le crédit et la fortune de la France. »

Un programme qui plaît au plus haut point au Journal des Finances, même si ce dernier restera toujours dubitatif sur la mise en oeuvre de ce projet poincariste car « M. Pinay tente une expérience libérale dans un milieu dirigiste. Depuis M. Poincaré, en effet, le dirigisme est né. La majorité de l'Assemblée : communistes, socialistes, MRP, bon nombre de RPF (gaullistes) - leur chef lui-même - ne sont pas des libéraux » (1). La classe politique actuelle a-t-elle beaucoup changé ?

Aujourd'hui, le mythe d'un Pinay sauveur du franc et restaurateur des finances publiques est si bien ancré qu'il paraît iconoclaste de le remettre en cause. Pourtant, le bilan de ses dix mois de gouvernement est plus contrasté qu'on le croit, comme le montrent déjà les analyses contemporaines des éditorialistes du JdF, que ce soit sur le plan des finances publiques, de la lutte contre l'inflation ou du rétablissement du franc. Le journal applaudit à l'amnistie fiscale - Pinay préfère l'appeler prescription fiscale -, censée faire revenir les capitaux. Il approuve également le fameux « emprunt Pinay » - 3,5 % sur soixante ans -, dont les conditions seront à terme une ruine pour les finances publiques : il est indexé sur le cours du napoléon et est exonéré de l'impôt sur le revenu et des droits de succession. Les familles aisées prendront bien vite l'habitude de « mettre en Pinay avant de mettre en bière ». Pourtant, malgré ces avantages et une campagne publicitaire confiée à Marcel Bleustein-Blanchet, le rendement de l'emprunt est décevant : il devait aspirer dans les caisses publiques les capitaux bénéficiant de l'amnistie et une part importante des 2.000 tonnes d'or thésaurisées par les particuliers. Il ne ramène que 428 milliards de francs (anciens, bien sûr), dont seulement 195 milliards en argent frais et 17 milliards en or : les épargnants ont préféré payer en bons du Trésor. Soit, écrit LeJdF, « un dégel de l'or théorisé tout à fait insuffisant » pour avoir un effet sur la croissance économique et la masse monétaire (2).

Il ne faut pas oublier, en effet, que la priorité absolue d'Antoine Pinay est la défense de la monnaie et la lutte contre l'inflation. Depuis des années, une folie inflationniste a gagné le pays : les producteurs comme les distributeurs ont pris l'habitude d'ajouter à la hausse naturelle des prix l'anticipation des hausses à venir supposées. Ce qui bien sûr enclenche la spirale salaires-prix. Pinay va tout faire pour casser cette spirale. Comme l'écrit l'économiste Robert Bonin, « il use de toutes les armes possibles : salive, politique de l'indice, négation de la hausse par les blocages » (3). Il rencontre les organisations professionnelles pour leur prêcher la sagesse et obtient des baisses volontaires de 3 à 5 % sur des produits alimentaires et de consommation courante. Enfant, je me souviens avoir entendu, sur le marché de la Cathédrale à Metz, les marchandes Clamer : « La baisse Pi-Pi, la baisse Pinay ! » La persuasion ne suffisant pas, le libéral Pinay prend des mesures dirigistes : il fixe des prix plafond sur les fruits et légumes, impose des baisses sur la viande, gèle le prix du blé, réduit ceux du charbon, des engrais, des médicaments, du lait. Pratiquant la politique de l'indice, il fait baisser artificiellement certains produits grâce à des détaxations. Procédés que déplore le libéral Journal des Finances : « Ce n'est pas par des mesures empiriques et fallacieuses, telles que la baisse autoritaire des prix, que l'on redressera la monnaie » (4). De fait, les résultats sont modestes, eu égard surtout à la baisse des prix mondiaux observée à partir du deuxième trimestre 1951 : l'indice général des prix est tombé de, 149,3 à 140,5 entre mars et décembre 1952. Selon la formule de Bonin, « Pinay a vaincu la hausse, il n'a pas conquis la baisse. »

Il est vrai que les causes profondes de l'inflation française demeurent : la planche à billets continue à fonctionner et les dépenses budgétaires à déraper. Pinay, qui est à la fois président du Conseil et ministre des Finances, se heurte à la mauvaise volonté et à la démagogie des députés qui font la grève du vote des articles budgétaires tant que le gouvernement n'accepte pas des amendements dépensiers. Fin décembre 1952, le budget 1953 n'est toujours pas voté.

Le 12 décembre, Le JdF avertit : « Une majorité de hasard peut renverser le président Pinay. » Le 22, la crise éclate, le MRP, qui fait partie du ministère, refuse de voter la réforme des allocations familiales proposée par... le ministère. Pinay monte à la tribune pour constater qu'« il est impossible au gouvernement de continuer sa tâche » et va remettre sa démission au président de la République. Le JdF conclut : « Les candidats à sa succession vont essayer de faire mieux. La chose est politiquement impossible tant que le régime actuel ne sera pas radicalement changé » (5).

Pendant ce temps, les problèmes coloniaux s'accumulent en Indochine, en Tunisie et au Maroc avec les émeutes de Casablanca. Un fait-divers fait la une des journaux : l'affaire Dominici, avec l'assassinat au bord de la Durance d'une famille anglaise, les Drummond : crime sordide, règlement de comptes, espionnage ? Toute la France s'interroge. 1952 est aussi l'année du renouveau du cinéma français avec la sortie de 90 films, dont Fanfan la Tulipe, avec Gérard Philippe, Le Petit Monde de don Camillo, Jeux interdits, de René Clément ou Casque d'or, avec Simone Signoret. Tandis que Luis Mariano chante « l'amour est un bouquet de violettes ».

(1) Le JdF daté du 28 mars 1952. (2) Le JdF daté du 3 octobre 1952. (3) Hubert Bonin, Histoire économique de la IVe République, Economica. (4) Le JdF daté du 17 octobre 1952. (5) Le JdF daté du 2 janvier 1953.

GEORGES VALANCE