Dès le 12 septembre 1944, dans son célèbre discours programmatique de Chaillot, le général de Gaulle annonce « la mise à la disposition directe de l'Etat de l'activité de certains services publics et de certaines entreprises ». L'ambitieux programme de nationalisations du gouvernement de la Libération est lancé. Il faudra attendre un demi-siècle pour qu'il commence à être remis en cause.
Au départ, ce recours à l'Etat, que l'on observe alors dans d'autres pays comme la Grande-Bretagne, répond à plusieurs logiques qui d'ailleurs se juxtaposent ou se croisent souvent.
Il y a la nationalisation-sanction, celle qui punit la collaboration avec l'occupant et « la trahison des élites bourgeoises de l'avant-guerre » (1). Recevant les dirigeants du patronat, de Gaulle ne leur a-t-il pas fait remarquer qu'il les avait peu vus à Londres ? La société Renault, qui avait travaillé pour la Wehrmacht, est le paradigme de ces nationalisations-sanctions. Louis Renault est arrêté dès le 24 septembre 1944. Le 28, les usines sont réquisitionnées avant d'être constituées en Régie nationale en décembre. La mort de Louis Renault, à la veille de son procès, lui évite une lourde condamnation, mais les actionnaires ne reçoivent aucune indemnisation.
De l'industrie automobile aux banques, rien n'est épargné
Suit la nationalisation d'urgence, celle qui vise à faire repartir au plus vite des activités essentielles à la vie du pays. Les houillères appartiennent à cette catégorie. Les rapports sont exécrables entre les dirigeants et les mineurs qui reprochent aux premiers d'avoir organisé la réquisition pour l'Allemagne. La productivité en souffre. Un choc est nécessaire : « Pour rétablir la production houillère, écrira de Gaulle, il fallait évidemment une réforme de principe propre à changer l'état des esprits et, d'autre part, des travaux impliquant des crédits tels que seule la collectivité nationale était en mesure de les fournir. Que celle-ci devînt propriétaire des charbonnages était l'unique solution » (2). Dès septembre 1944 sont créées les Houillères du Nord et du Pas-de-Calais, nationalisées à 100 %.
Cousine de la précédente, la nationalisation idéologique vise à « libérer la démocratie des trusts qui pesaient sur elle ». Cible privilégiée : les puissances d'argent, c'est-à-dire les banques. Le 2 décembre 1945, l'Assemblée nationale vote par 521 voix contre 26 la nationalisation de la Banque de France et des quatre grandes banques de dépôt : le Crédit Lyonnais, la Société Générale, le Comptoir National d'Escompte et la BNCI. L'opération fait passer à l'Etat en toute propriété ces entreprises avec l'ensemble de leur patrimoine. Mais, contrairement à ce qui s'était produit avec Renault, les actionnaires sont indemnisés et reçoivent en échange de leurs titres des « parts bénéficiaires ». Les banques d'affaires échappent à la nationalisation, mais elles doivent accueillir un commissaire du gouvernement chargé de contrôler leur activité. Si on ajoute à cela la nationalisation des assurances, qui surviendra en 1946 et qui mettra dans les mains du secteur public 60 % du capital détenu par les compagnies, on voit l'énorme puissance financière que détient désormais l'Etat, par ailleurs maître du financement de l'économie : la direction du crédit est désormais assurée, sous l'autorité du ministre des Finances, par le gouverneur de la Banque de France.
Vient enfin la nationalisation « économique » dont l'objectif est de donner à la France les instruments de son redressement. Cette idée se retrouve bien sûr déjà dans la nationalisation du crédit ou dans celle de Renault. Mais elle est particulièrement marquée dans la création d'EDF, de Gaz de France, de la Snecma, d'Air France (en 1948), opérations dans lesquelles se conjuguent « les thèmes d'un anticapitalisme purificateur et les vues d'un planisme technocratique » (3). Le temps des technocrates est arrivé.
Il est intéressant d'observer le quasi-consensus que recueille alors cette politique. Les lois de nationalisation sont votées à la quasi-unanimité. Les socialistes sont encore plus nationalisateurs que les communistes et les modérés du MRP ne sont pas en reste. Dans son manifeste fondateur, le parti chrétien se prononce ainsi pour « la suppression des trusts et des puissances d'argent par la nationalisation des entreprises d'intérêt général (électricité, mines, transports, assurances, banques) ». Même le très libéral éditorialiste du Journal des Finances, Gaston Jèze, estime la nationalisation « pleinement justifiée toutes les fois que la prestation de certaines marchandises et de certains services essentiels à la collectivité doit être assurée de manière continue, régulière, sans à-coups ». Et le journal d'en dresser une liste plutôt abondante : transports en commun de toutes sortes, eau, électricité, gaz, téléphone, etc.
En revanche, Le JdF reste intransigeant sur le respect de la propriété privée, c'est-à-dire sur l'indemnisation des actionnaires, et sur la séparation du secteur public et du secteur privé. Surtout, il met le doigt sur les risques de dérive dirigiste qu'implique cet interventionnisme étatique. Le journal relève ainsi un arrêté d'octobre 1945 disposant que les concierges parisiens doivent recevoir pour le chauffage de leur loge « cinq cents kilos de gailletin de Charleroi ».
Que doivent faire les propriétaires s'ils ne trouvent pas de gailletin de Charleroi sur le marché ? L'arrêté ne le dit pas. Plus sérieusement, le journal redoute la mainmise du tout-puissant secteur public sur un secteur privé marginalisé. Ce que Jacques Rueff appelle alors « le régime de l'étable » : « Les hommes mangeront ce que le maître (l'Etat) aura mis dans leur râtelier (rationnement), ils feront le travail qu'il aura choisi pour eux, à l'endroit qu'il leur aura imposé (économie dirigée) ; ils liront les livres et les journaux qu'il leur aura fournis (censure), écouteront les radios qu'il leur aura permis d'entendre et, s'ils pensent encore, auront les pensées qu'il leur aura suggérées (enrégimentement dans les partis). » La citation, me direz-vous, est de Rueff, mais elle clôt l'éditorial du JdF du 28 décembre 1945.
(1) Jean-Pierre Rioux, La France de la IVe République. (2) Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. Le salut. (3) J.-P. Rioux, op. cit.
