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L'occupation de l'armée allemande va ruiner la France

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«La parité officielle actuelle du franc ne peut plus être conservée. Il est absolument nécessaire, dans l'intérêt même de l'économie nationale, qu'une modification importante y soit apportée. » Que Le Journal des Finances, le héraut du franc fort, plaide dans son numéro du 19 octobre 1945 (1) pour une forte dévaluation de la monnaie suffit à montrer dans quel état le franc et la France sortent de la guerre et de plus de quatre années de pillage nazi. Car c'est bien de pillage qu'il s'agissait même si, le plus souvent, les choses se passèrent conformément à des règles clairement établies. Le problème est que ces règles, fixées par le vainqueur, étaient biaisées dans leur définition comme dans leur application.

L'exploitation économique de la France repose au point de départ sur un article de deux lignes de l'armistice signé le 22 juin 1940 dans la clairière de Rethondes près de Compiègne : « Article 18 : les frais d'entretien des troupes d'occupation allemandes sur le territoire français seront à la charge du gouvernement français. » Clause on ne peut plus classique dans ce genre de situation, sauf que l'interprétation qui en sera faite transformera la France en vache à lait de la machine de guerre nazie : de façon unilatérale, Berlin fixe à 20 millions de Reichsmarks par jour ces frais d'occupation (non compris les frais de cantonnement assumés en outre par la France) et impose, de façon toujours aussi unilatérale, un taux de change de 20 francs pour un mark. Alors que, mesuré en pouvoir d'achat, le mark ne vaut pas plus de 11 francs. Avec ce pouvoir d'achat exorbitant et ces 400 millions de francs d'indemnités quotidiennes, l'Allemagne peut acquérir ce qu'elle veut sur le marché français : on estime que la ponction s'est élevée à 34 % du produit national en 1941, à 35 % en 1942, et à 54 % en 1943. Autant dire qu'avec de tels versements, effectués en fait par la Banque de France, qui fait les avances au gouvernement de Vichy, la valeur affichée du franc devient toute théorique, comme le démontrent d'ailleurs les prix du marché noir. Mais ce n'est pas ce qui chagrine Goering, chargé de mobiliser les ressources des pays conquis, qui déclare devant les commissaires du Reich dans les pays occupés : « Le franc n'a pas besoin d'avoir plus de valeur qu'un certain papier réservé à un certain usage. Alors, seulement, la France sera frappée comme nous le voulons. »

Goering qui, dès août 1940, avait fixé une autre mission à ces commissaires : « L'extension de l'influence allemande sur les entreprises étrangères est un but de la politique économique allemande. » Les entreprises françaises constituent évidemment la proie la plus enviée. D'autant qu'il n'y a pas pour les Allemands de souci d'argent : il suffit qu'ils utilisent les colossales indemnités de guerre pour entrer dans le capital des entreprises convoitées. Le problème (si l'on ose dire) est de convaincre le gouvernement de Vichy et, le cas échéant, les actionnaires. Vichy commence par céder les participations françaises dans les aciéries polonaises. Puis il livre les titres de la Banque générale de crédit hongroise, de la Banque commerciale roumaine, des entreprises pétrolières de Roumanie, Colombia et Concordia, et de la Norvégienne d'azote. Dans ces derniers cas, Vichy pense avoir fait une bonne affaire en se faisant payer en titres d'emprunts français émis aux pays-Bas et... confisqués par Berlin ! Les autorités françaises rechignent davantage à céder le contrôle des riches mines de cuivre de Bor en Yougoslavie et en Bulgarie, mais, dès octobre 1940, Laval impose au ministère des Finances leur cession à l'Allemagne. A noter que (grâce aux frais d'occupation) les actionnaires français des mines de Bor sont correctement indemnisés et bénéficient de surcroît d'un avantage fiscal calculé tout exprès. Reconnaissons cependant que, à l'exception de la chimie, de la pharmacie et de l'édition (notamment par les biais de l'aryanisation), Vichy a plutôt résisté à la germanisation des entreprises sises en France. En tout cas, à la Libération, le pays est ruiné. Un inventaire établi à la demande de Robert Schuman donne des chiffres proprement effrayants dont nous ne citerons que quelques exemples : 20 % du capital immobilier français a été atteint, dont 49.500 entreprises industrielles et commerciales totalement sinistrées et 144.000 partiellement. 310.000 immeubles d'habitation sont détruits et près de 1 million endommagés. Le pays a perdu le quart de ses locomotives, 65 % de ses wagons marchandises et 40 % des wagons voyageurs. 40 % des camions et des voitures ont disparu et ceux qui restent sont en mauvais état.

Pas étonnant que le ravitaillement de la population soit plus difficile que jamais. Aux problèmes de transport s'ajoutent en effet la réduction des surfaces due aux conséquences de la guerre et au minage des champs, le manque d'engrais et les effets du marché noir. Les tickets survivent au départ des Allemands. Chaque semaine, les journaux publient le quota des produits de base disponibles. Par exemple, dans la semaine où reparaît Le Journal des Finances, du 23 au 29 juillet 1945, les journaux annoncent 150 grammes de viande, 90 grammes de charcuterie, 250 grammes de légumes secs, supplément de 100 grammes de viande aux cartes J3 et T2 (2). Le marché noir prospère, alimenté par les producteurs mais aussi par les magasiniers de l'armée américaine. Et les prix qui y sont pratiqués sont en général dix fois plus élevés que les prix officiels : 800 francs le kilo pour le beurre, contre 80 francs et près de 500 francs le kilo pour la viande de pot-au-feu, contre 45 francs. Comble pour un pays en ruine libéré par l'armée la plus riche et la plus puissante du monde, la vie est si chère et le franc si surévalué que le gouvernement français, sur réclamation de Washington, doit verser aux troupes américaines séjournant en France une indemnité de vie chère ! « C'est là, écrit Gaston Jèze, qui a repris son poste d'éditorialiste du JdF, une opération qui n'a sans doute pas de précédent dans l'histoire financière. (3) » Telle est la terrible situation à laquelle doit faire face le gouvernement du général de Gaulle alors que, dès la fin août 1945, Washington annonce la fin du « prêt bail » : toutes les fournitures faites par les Etats-Unis devront désormais être payées au comptant ou au moyen d'opérations de crédit classiques. Comme en 1919, les Américains retirent la chaise. Il faudra le plan Marshall et ses premiers subsides en 1948 pour qu'ils la remettent.

(1) Le JdF avait repris sa parution le 27 juillet 1945. (2) Raymond Ruffin, La vie des Français au jour le jour, Presses de la Cité. (3) Le JdF du 19 octobre 1945.

Georges Valance