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Attention aux anachronismes faciles ! Pourtant, il existe au moins un point commun frappant entre la France d'aujourd'hui et celle de 1938. C'est la nécessité proclamée par le gouvernement de remettre les Français au travail afin d'amender la réduction brutale de la durée du travail et de contrer la menace étrangère. Aujourd'hui, il s'agit de corriger les excès des 35 heures et de faire face à la concurrence des pays émergents, comme la Chine. En 1938, le problème était d'aménager la semaine de 40 heures décidée deux ans plus tôt par le gouvernement du Front populaire et de restaurer la puissance de l'économie vis-à-vis de l'étranger et en premier lieu de la menaçante Allemagne nazie.

A l'origine, la semaine de 40 heures n'était pas inscrite au programme de gouvernement du Front populaire. Il parlait seulement d'une diminution du temps de travail, mais sans la chiffrer. Léon Blum le reconnaîtra plus tard : « La loi des 40 heures n'était pas dans le programme. Il y avait une formule vague, générale, sur la réduction des heures de travail ; il n'y avait pas le chiffre fatidique contre lequel tout le patronat de combat s'insurge, le chiffre de 40 heures n'y était pas. » C'est la vague de grèves, avec occupations d'usines, du printemps 1936 qui pousse Blum à inscrire la mesure dans son programme législatif. Il veut ainsi donner du grain à moudre à la CGT, qui a du mal à tenir ses troupes et qui a mis la mesure dans son propre programme syndical « pour permettre le réemploi du plus grand nombre de chômeurs ».

A noter la nature de l'argument mis en avant : il ne s'agit pas tant de réduire la pénibilité du travail que de répartir un bien qu'on estime limité et sécable à volonté. Le rapporteur de la loi à la Chambre n'hésite pas à prédire un reclassement immédiat d'un quart ou du tiers des ouvriers chômeurs. Le problème est que cette séduisante mécanique n'a pas fonctionné, dans les années 30, comme aujourd'hui d'ailleurs : le chômage étant inégalement réparti entre les régions et les professions, il est vain d'espérer une rapide péréquation, et la mesure s'est surtout traduite par une hausse des prix. Soit par impact direct sur les coûts des produits industriels, soit par effet indirect sur les prix des produits agricoles, stimulés par la demande. Comme l'écrit sévèrement l'économiste Alfred Sauvy : « Voilà un chef de gouvernement qui prend pour son pays une décision d'une exceptionnelle portée (des milliards d'heures de travail sont en jeu) et qui ignore les données les plus fondamentales de la question. » Et Sauvy de souligner l'énorme erreur qui a consisté à conjuguer le freinage de l'offre dû à la réduction de la durée du travail, et la relance de la demande consécutive aux augmentations de salaires (1). Ce qu'un contemporain appelait « les fantaisies de l'économie romancée ».

Le drame est que l'époque se prêtait peu à la fantaisie. Pendant que les Français faisaient la semaine de 40 heures (pour ceux qui ne chômaient pas), les Allemands, embrigadés par le régime nazi, travaillaient quarante-huit heures. Et, toujours, comme aujourd'hui avec les 35 heures, la France est le seul pays en Europe à avoir mis en oeuvre une telle réforme. En juin 1938, le Bureau international du travail réunit à Genève une conférence sur la généralisation de la réduction de la durée du travail qui ne débouche sur rien, sauf à mettre en lumière l'isolement français. Même la Suède socialiste écarte les 40 heures alors que la Grande-Bretagne se refuse à étudier la question.

Le JdF pose alors la vraie question : « En présence d'une opinion publique internationale peu favorable, que fera la France ? Maintiendra-t-elle seule une réglementation du travail aussi rigide, qui la conduit au suicide ? » (2)

La réponse est non. Les gouvernants comme les citoyens commencent à prendre conscience de la situation réelle de la France. Dès février 1937, Léon Blum avait décidé la célèbre « pause » : « L'économie se trouve dans un état de convalescence encore fragile, puisque la coïncidence de grandes réformes sociales et de l'alignement monétaire l'a placée dans des conditions toutes nouvelles dont l'équilibre n'est pas encore consolidé. Voilà pourquoi un temps de pause est nécessaire. » Mais, mis en minorité au Sénat, Blum doit bientôt démissionner, et c'est un gouvernement Daladier, à dominante radicale, qui, au printemps 1938, entreprend de remettre l'économie sur pied.

Dans un discours radiodiffusé, Daladier annonce aux Français son intention de remettre la France au travail : « La France est perdue si elle ne peut pas travailler normalement. » Le gouvernement n'ose pas abroger franchement la loi sur les 40 heures, trop populaire et trop emblématique des conquêtes ouvrières de 1936, mais des décrets-lois d'inspiration libérale vont la vider peu à peu de son contenu.

Les dérogations, qui avaient d'abord concerné les seules entreprises travaillant pour la défense nationale, sont si étendues que la barre des 40 heures perd toute signification. D'autant que la diminution notable de la tarification des heures supplémentaires en fait une pratique normale. Ajoutez à cela d'autres décrets-lois libérant les prix et augmentant les impôts, et vous aurez la clé des conflits sociaux qui se déclenchent fin 1938. Comme l'explique l'historien Jean-Pierre Azéma, le gouvernement voulait « provoquer un choc psychologique décisif, trancher dans le vif et accepter sans barguigner l'affrontement devenu inéluctable avec le pouvoir syndical » (3).

Le moment, il est vrai, est bien choisi. Les Français sont plus préoccupés par la tension internationale que par l'indice des prix. La grève générale décrétée par la CGT pour le 30 novembre est un échec. Le Front populaire est bien mort. Mais le rebond de la croissance, qui se produit bientôt, sera trop tardif. Dans quelques mois ce sera la guerre.

Pendant ce temps, en effet, la situation politique internationale n'a cessé de s'aggraver aux dépens des démocraties. Le 15 septembre, les Parisiens reçoivent leurs premiers sacs de sable pour se protéger des bombardements. Le 24, une première catégorie de réservistes est appelée.

Et le 30, à Munich, Daladier et Chamberlain « sauvent la paix », en livrant les Sudètes et donc la Tchécoslovaquie à Hitler, qui a déjà absorbé l'Autriche en mars. A Paris, un film désespéré fait un tabac : Quai des Brumes, de Marcel Carné, avec Jean Gabin et Michèle Morgan.

(1) Alfred Sauvy, Histoire économique de la France, T 1, Economica. (2) JdF du 24 juin 1938. (3) Jean-Pierre Azéma, De Munich à la