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Etalon-or contre bloc-or : la France accumule des tonnes de métal jaune

13/07/2007 00:00 - JDF

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Le dollar est notre monnaie, mais c'est votre problème. » La formule, venant d'un haut responsable américain, date d'une vingtaine d'années. Mais la politique qu'elle recouvre est plus ancienne. Elle a même une date de naissance, le 3 juillet 1933, lorsque le nouveau président des Etats-Unis, Franklin Roosevelt, qui vient de décrocher le dollar de l'étalon-or, adresse ce message à une conférence monétaire réunie à Londres : « L'équilibre du système intérieur d'un pays est un plus grand facteur de bien-être que la valeur de sa devise ou, en d'autres termes, que la valeur des devises des autres pays... Nous désirons être parfaitement clairs : ce qui nous intéresse, c'est le prix des marchandises américaines. » On le voit, rien n'a changé depuis, sinon que les dirigeants américains n'ont pas la même franchise brutale. La Federal Reserve a toujours comme priorité la croissance. Et la Banque centrale européenne la stabilité de la monnaie.

La BCE à l'époque s'appelle d'une certaine manière la Banque de France, qui était le seul grand institut d'émission à assurer sur le continent le fonctionnement de l'étalon-or. Le 3 juillet, le jour même de la déclaration américaine, les pays qui restent attachés à cet étalon - France, Belgique, Pays-Bas, Italie, Suisse et Pologne - créent ce qu'on appelle aussitôt le bloc-or : « Les gouvernements confirment leur volonté formelle de maintenir le libre fonctionnement de l'étalon-or dans leurs pays respectifs aux parités actuelles et dans le cadre des lois monétaires existantes. » Et cinq jours plus tard, les banques centrales de ces pays signent un accord de coopération technique. La France à la tête d'un système financier international, voilà une situation que l'on ne retrouvera pas de sitôt ! Depuis l'ajustement Poincaré, l'or arrive à Paris en masse, par paquebot, par avion.

La Banque de France en vient à détenir le deuxième stock d'or en volume et le premier par habitant. De 1.700 tonnes en 1928, l'encaisse or atteint le niveau record de 5.000 tonnes en 1933. Et une étude américaine estime que la France possède 40 dollars par habitant, les Etats-Unis 36,30, l'Angleterre 15 et l'Allemagne 8,50. Et on a pu assister en 1931 au spectacle rare de la Banque de France volant au secours à la fois de la livre anglaise (qui va malgré tout abandonner l'étalon-or) et du Reichsmark. La presse américaine titre alors sur la « French supremacy » et le Times fait du président du conseil Laval l'homme de l'année, distinction jamais encore accordée à un Français. Le prochain sera Charles de Gaulle, en 1958.

Cette suprématie monétaire française suscite évidemment de grandes jalousies. L'Allemagne dénonce l'égoïsme d'un pays si riche et si exigeant sur les réparations. Les Etats-Unis ne comprennent pas que la France, assise sur son tas d'or, renâcle tant à payer ses dettes de guerre. Et tous estiment qu'elle dispose d'un stock de métal jaune disproportionné par rapport à sa puissance et ses besoins économiques. Les accusations d'égoïsme fusent. La presse étrangère caricature « le coq gaulois, perché sur son tas d'or, jetant au ciel son cocorico hargneux » (1). La France est soumise à une pression internationale qui évoque parfois les débats contemporains.

Le problème est que cette prétendue richesse française repose sur un malentendu. L'accroissement du stock d'or est dû moins aux performances de l'économie nationale qu'au contexte international. Comme l'écrit Le JdF, « une analyse détaillée de notre balance des comptes montrerait que l'or ne vient pas en France pour équilibrer l'actif et le passif d'une situation financière internationale, reposant sur une activité normale. Son importation provient de la volonté des détenteurs de capitaux à la recherche d'une place de sécurité » (2). D'où la fragilité intrinsèque du bloc-or. Un seul pays, la Lituanie, demanda à y entrer. Il fut d'ailleurs récusé. En revanche, la Belgique décroche dès mars 1935 en dévaluant son belga, tandis que l'Italie et la Pologne s'éloignent doucement, en glissant vers l'ostracisme. La France, elle, se cabre. « Afin qu'il ne soit pas dit qu'il existe une solidarité quelconque entre le franc belge et le franc français », le président du Conseil Pierre-Etienne Flandin prendra bientôt la décision surprenante et provocatrice de faire frapper des pièces de 100 francs-or. A l'inverse des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et d'une grande partie du monde, la France persiste et signe dans la fuite en avant déflationniste.

Et, pendant ce temps, se produit en Allemagne un événement qui aura les plus terribles conséquences sur la vie du monde : l'accession au pouvoir des nazis. Le 30 janvier 1933, Adolphe Hitler est nommé chancelier. Dès le 1er février, le Parlement est dissous. Le 4 février, une ordonnance « pour la protection du peuple » permet l'épuration de l'administration et de la police. Le nouveau Parlement, élu le 5 mars, siège une seule journée, le temps de voter la loi sur les pleins pouvoirs pour quatre ans. Elle sera prolongée trois fois, en 1937 et 1939, par un Parlement réduit aux seuls députés nationaux-socialistes, et en 1943, par Hitler lui-même ! On a beaucoup dit que les contemporains, et la presse en particulier, n'ont pas eu conscience de la gravité de l'événement.

En ce qui concerne Le Journal des Finances, en tout cas, ce n'est pas exact. L'écrivain national Jacques Bainville, chroniqueur régulier du journal, tire la sonnette d'alarme. Et, dès le 23 mars, l'éditorialiste Gaston Jèze s'interroge : « Y a-t-il la moindre chance que le Führer modère sa fureur xénophobe ? » Trois mois plus tard, au retour d'un voyage outre-Rhin, il plaide pour le réarmement de la France : « Depuis la fin de la guerre, je n'ai pas cessé de préconiser la réconciliation entre les deux pays... Aujourd'hui, avec le triomphe de l'hitlérisme, il faut constater que la tâche est pour le moment impossible. La fureur teutonne est d'une violence que ceux qui n'ont pas vu récemment l'Allemagne actuelle ne peuvent s'imaginer. C'est une passion maladive qui a rendu fous des dizaines de millions d'Allemands. Si, par malheur, la France était envahie à nouveau, le monde assisterait à des scènes de sauvagerie et d'horreur. C'est donc une menace terrible qui pèse sur notre pays (3) Une menace qui deviendra réalité moins de sept ans plus tard.

(1) Fred Kupferman, Laval, Belland. (2) Le JdF daté du 9 octobre 1931. (3) Le JdF daté du 14 juillet 1933.

Georges Valance