Savoir rompre aussi avec ses titres

-
Il n'est jamais simple de choisir entre plusieurs options. L'aversion au regret, que nous avons déjà développée dans ces colonnes, incite à prendre les options les moins susceptibles de déboucher sur des déceptions. Parmi les stratégies possibles pour éviter d'avoir des regrets dans le futur, il y en existe une qui consiste à laisser les choses inchangées. Cela revient à considérer le maintien du statu quo comme moins lourd de conséquences que n'importe quelle décision poussant au changement. Toute autre décision ferait en effet courir le risque de se tromper et de perdre de l'argent par rapport à l'option par défaut. Mais décider de ne pas choisir, n'est-ce pas déjà un choix ? Et laisser les choses en l'état ne fait-il pas courir le risque d'un manque à gagner par rapport aux autres options ? C'est sans doute dans le terme « manque à gagner » que se situe toute la nuance. Nous prenons dans un grand nombre de situations le statu quo comme référence légitime. Tout écart par rapport au statu quo conduit à une perte ou un gain réels. Inversement, quand on opte pour le statu quo, les performances alternatives sont perçues comme étant uniquement virtuelles.
Le biais du statu quo
Les psychologues Samuelson et Zeckhauser ont repéré ce biais à la fin des années 1980 à l'aide de plusieurs expériences, dont l'une portait sur les comportements des investisseurs après réception d'un héritage. Les personnes étaient des étudiants confirmés en économie et en finance qui devaient choisir comment investir la somme léguée entre quatre produits financiers (deux types d'actions, deux types d'obligations). Le scénario était identique pour tous les étudiants, excepté dans la forme du legs. Certains recevaient (virtuellement !) le legs en numéraire, d'autres le recevaient déjà investi dans un des quatre produits financiers. Les résultats montrent que cette allocation initiale a largement influencé les personnes dans leurs choix, puisque le produit financier le plus retenu a été systématiquement celui dans lequel l'héritage était déjà majoritairement investi. Ces individus présentent une réticence à changer l'allocation du legs même si elle n'est pas conforme à leur profil ou à leurs intérêts. Pourtant, rien ne dit que le grand-oncle aurait soutenu ce choix... ou cette absence de choix.
Le biais de statu quo est sans doute encore plus saillant quand l'investisseur a lui-même choisi l'allocation initiale. En changer revient à se déjuger et à sanctionner une mauvaise décision. Choisir le statu quo permet au contraire de ne pas reconnaître une erreur de décision, si bien que l'investisseur trouve son intérêt à conserver ses titres même lorsqu'ils n'ont plus de réel potentiel.
Le biais du statu quo amène à un autre concept, très important en Bourse : l'effet de dotation. L'effet de dotation rend compte de la différence, pour un même produit, entre le prix minimal à partir duquel nous sommes prêts à le vendre et le prix maximal que nous sommes prêts à payer pour l'acquérir. D'après la théorie économique, cette différence devrait être nulle, puisque, pour un individu rationnel, tout produit a un prix et un seul : celui du bien-être qu'il procure. Dans les faits, la différence est positive et suggère que nous accordons à ce que nous possédons déjà une valeur supplémentaire à sa valeur objective. En Bourse, on peut ainsi admettre détenir de « mauvais » titres en portefeuille, qu'on n'achèterait pas si on en était dépourvu, et être malgré tout réticent à s'en séparer. Par exemple, un investisseur pourrait tout à fait avoir en portefeuille des titres X, qui cotent 90 euros, alors qu'il estime leur valorisation à 85 euros, tout en refusant de les vendre à moins de 95 euros (par exemple si c'est son cours d'achat) !
L'émotion n'a pas sa place en Bourse
Enfin, certains chercheurs soutiennent que les investisseurs sont souvent émotionnellement attachés à leurs actions, un phénomène qui vient s'ajouter à l'effet de dotation ou au biais de statu quo. Si l'attachement offre l'avantage de dissuader les investisseurs d'acheter et vendre trop fréquemment, il peut également avoir des effets négatifs. Quand les investisseurs sont attachés aux titres d'une société, ils démontrent un biais optimiste dans l'évaluation des informations la concernant, et par conséquent sont enclins à détenir les titres trop longtemps. L'attachement peut se cristalliser sur le titre. C'est le cas lorsque l'investisseur le détient en portefeuille depuis longtemps et le considère comme un « compagnon de route » ou lorsque celui-ci lui a permis de dégager de confortables plus-values dans le passé. L'investisseur peut également être attaché à l'entreprise elle-même, s'il y travaille ou en est retraité.
