Le franc germinal est mort, vive le franc Poincaré

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En 1924 : le nouveau mark allemand se redresse, au point qu'il revient à l'étalon or. En 1925 : la livre sterling retrouve officiellement sa valeur d'avant-guerre.
Et le franc français ? Bien sûr, le jeu des vases communicants aidant, il devient le souffre-douleur de la spéculation et plonge à mesure que les autres grandes monnaies se redressent. La livre, qui ne valait que 85 francs fin 1923, grimpe à 120 francs l'année suivante, pour atteindre à la mi-1926 le cours record de 243 francs.
A Paris, c'est la panique et la psychose d'un complot mené non par les gnomes de Zürich mais par les Allemands que dénonce un banquier de chez Lazard Raymond Philippe : « La spéculation étrangère procédait à une manoeuvre de large envergure, destinée à créer, à l'intérieur de notre pays, une panique qui lui permettait de racheter, avec un gros bénéfice, les francs qu'elle avait vendus à découvert. Les procédés mis en oeuvre étaient extrêmement choisis, les groupes hollandais, allemand et viennois agissant en parfaite liaison » (1). Les épargnants s'affolent : le 22 juillet 1926, des manifestants massés devant l'Assemblée nationale attaquent un car de touristes étrangers. Il ne reste plus au gouvernement du Cartel des gauches qu'à laisser la place à un nouveau gouvernement d'union nationale présidé par Poincaré. Tâche prioritaire de « Poincaré la confiance » : sauver le franc, réaliser un « Verdun financier », comme on dit alors.
Pour y parvenir, le Lorrain met en branle un plan de redressement monétaire en plusieurs étapes et sur deux ans : l'assainissement des finances publiques, la stabilisation de fait du franc et enfin la stabilisation de droit avec l'instauration du franc Poincaré le 25 juin 1928.
Des mesures drastiques pour relancer l'économie
L'assainissement des comptes publics passe par un programme d'austérité surprenant par son ampleur et dont certaines mesures mériteraient d'inspirer les gouvernants d'aujourd'hui. Près de 12 milliards de majorations d'impôt sont aussitôt votés et le train de vie de l'Etat est réduit : 106 sous-préfectures sont fermées ainsi que 56 recettes des finances. La signature de la France est honorée : Poincaré décide de payer les dettes de guerre dues aux Anglo-Saxons. Et, pour rétablir le crédit de l'Etat, bien malmené depuis la guerre, une Caisse d'amortissement de la dette publique est créée, garantie par les recettes fiscales du tabac.
Les effets sont rapides. Si rapides même que le franc remonte trop vite, ce qui compromet la compétitivité des produits français. Pendant dix-huit mois, la tâche paradoxale de Poincaré sera de placer cette revalorisation du franc sous contrôle et de déterminer à quel niveau il convient de stabiliser le franc.
Un vaste débat gagne le pays, les élites politiques et économiques, mais aussi les particuliers : faut-il, comme le demandent les « revalorisateurs », revenir au franc germinal de 1914 ou entériner une certaine dépréciation, comme le prônent les « stabilisateurs ». Les financiers et les épargnants appartiennent à la première école. Les industriels à la seconde, ainsi que, il faut le souligner, Le Journal des Finances, qui explique de numéro en numéro que « l'économie a besoin d'une monnaie stable. Ce n'est pas parce que la monnaie nationale vaut davantage que le pays est plus riche. La richesse d'une nation est constituée par son industrie, ses machines, ses voies ferrées, ses canaux, l'activité de ses échanges et non pas la valeur relative de sa monnaie exprimée en or » (1). Poincaré hésite longtemps, sensible au côté prestige du retour à la monnaie d'avant-guerre. Mais, convaincu par les arguments des industriels et du leader de la CGT Léon Jouhaux, qu'il reçoit discrètement à plusieurs reprises, il annonce au Conseil des ministres du 13 juin 1928 que « quoique revalorisateur, il signera le décret de stabilisation ». Le franc germinal est mort. Vive le franc Poincaré, dont le poids en or est divisé par cinq (58,95 mg d'or). Une des plus grandes réussites de Poincaré est d'avoir donné une image de devise forte à une monnaie qui entérinait une dévaluation de près de 80 %. C'est le temps du « franc à quatre sous », comme dit la chanson. En tout cas, le Lorrain n'a pas commis l'erreur de Winston Churchill de revenir à un taux intenable, et les exportations françaises vont tirer profit de cette réforme monétaire qui entérine avec réalisme les bouleversements dus à la guerre. Une réforme monétaire qui a aussi des conséquences très concrètes dans la vie des Français : elle marque la fin des pièces de monnaie métalliques, dont la valeur marchande est égale à la valeur nominale. Un grand chapitre de l'histoire de la monnaie se clôt. Les bas de laine se vident et les Français se précipitent dans les perceptions pour changer leurs pièces en argent démonétisées.
Des tonnes de pièces d'argent récupérées
Le Journal des Finances écrit en juillet 1928 : « Nos percepteurs ruraux sont débordés les jours de marché. Les paysans en longue file se présentent à leur guichet avec de lourdes boîtes pleines de monnaie d'argent. Il faut séparer les pièces françaises des pièces étrangères de l'ancienne Union latine que le Trésor n'achète pas, compter, recompter, mettre en rouleaux. Tel percepteur d'un canton d'Auvergne en a déjà pour 80 kilos, et le flot déferle toujours. » Et les trésoreries générales arrivent souvent à plusieurs tonnes, qu'il faut faire parvenir à Paris. Comment ? « Mettez les pièces dans des sacs et confiez ces sacs aux chemins de fer ! », répond l'Administration. « Le problème est que les chemins de fer n'acceptent pas ce mode d'envoi », raconte notre ancien confrère, qui conclut avec un humour courtelinesque : « On attend de nouvelles instructions du ministère des Finances. »
Et, pendant de temps, en 1928, de plus en plus soumis à Moscou, le Parti communiste adopte en janvier la stratégie classe contre classe. En avril est votée la loi Loucheur sur les habitations à bon marché. Le service militaire est ramené à un an et le pacte Briand-Kellog, signé par quinze Etats, met la guerre hors la loi. L'année est d'une incroyable fécondité littéraire en France et à l'étranger, avec la sortie, par exemple, de Nadja, de Breton, des Conquérants, de Malraux, de Topaze, de Pagnol, des Propos sur le bonheur, d'Alain, de Colline, de Giono, de L'Opéra de quat'sous, de Brecht, du Don paisible, de Cholokov ou de L'Amant de Lady Chatterley, de Lawrence.
(1) Raymond Philippe, Le drame financier de 1924-1928. (2) Le JdF du 10 février 1928.
