De la cathédrale de Chartres à la Cité interdite

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La formule est célèbre. « Danone, c'est la cathédrale de Chartres, et on n'achète pas la cathédrale de Chartres », affirmait Antoine Riboud, fondateur du groupe agroalimentaire et père de son président actuel, résolument cabré face aux appétits d'éventuels prédateurs. Qui mieux que Danone, fort de cette longue tradition de patriotisme économique (même si le terme commence à être galvaudé sérieusement), peut donc comprendre la posture d'une société chinoise s'érigeant en Cité interdite face à un partenaire jugé trop gourmand ? Le hic, c'est que ce partenaire est justement Danone, qui apprend à ses dépens que le patriotisme économique est une arme à double tranchant.
Résistance nationale
Ainsi, Zong Qinghou, président et fondateur de la société Wahaha, avec qui Danone a créé un joint-venture en Chine, fait d'un différend avec le groupe français le symbole d'une nécessaire résistance nationale contre l'impérialisme économique étranger (lire page 18). La ficelle est grosse, mais Danone n'en marche pas moins sur des oeufs, car ce partenariat lui permet d'afficher en Asie une croissance deux fois supérieure à celle qu'il enregistre, en moyenne, dans les autres régions du monde. Wahaha n'est en effet rien moins que le numéro un des boissons en Chine. Or, comme le souligne un proverbe chinois, « Quand les cuisiniers se battent, tout se refroidit ou se brûle », ce qui justifie l'inquiétude frémissante de la Bourse concernant le titre Danone. La menace du groupe français de mener une action judiciaire si le désaccord avec M. Zong persiste n'est d'ailleurs pas pour rassurer les investisseurs : en Chine, « Gagner un procès, c'est acquérir une poule en perdant une vache ». En outre, « Qui bat le chien doit songer au maître », et Danone serait bien avisé de ne pas insulter l'avenir en se montrant trop agressif, au risque de froisser l'orgueil national de l'empire du Milieu - l'Internet chinois bruisse déjà d'appels au boycott, et M. Zong est également député au Congrès national du peuple.
Comme un grand éclat de rire
Reste donc au groupe français à louvoyer prudemment en méditant ces quelques leçons de sagesse chinoise. Et en ruminant son erreur : celle d'être devenu l'actionnaire majoritaire d'une affaire dont il a laissé la gestion à une personnalité comme celle de Zong Qinghou. Ce dernier, cadre du Parti haut en couleur qui figure au palmarès des plus grosses fortunes de son pays, détient certes 49 % du joint-venture créé avec Danone il y a dix ans. Seulement voilà, « Bride de cheval ne va pas à un âne », et l'homme, dont le management repose sur le culte de sa personne (son portrait orne les murs de l'entreprise), n'en est pas à son premier coup d'éclat.
Danone a dû apprendre à composer avec un dirigeant incontrôlable qui n'a jamais hésité à lancer de nouveaux produits à l'insu de son partenaire. Le groupe français n'avait sans doute guère le choix, mais était-il bien raisonnable de s'associer à une société dont le nom, Wahaha, résonne comme un grand éclat de rire sardonique ? Oui, répondront sans aucun doute les actionnaires du groupe, qui savent que Wahaha signifie aussi en Français « l'enfant heureux ». Un enfant turbulent et gâté, mais qui a donné jusqu'ici énormément de satisfaction à ses deux parents.
Un seul titre de gloire
Point n'est besoin, cependant, de s'envoler vers des contrées lointaines pour rencontrer des personnalités contestées, sinon contestables. Comme la coutume semble désormais le vouloir à l'approche de la saison des assemblées générales, des dirigeants émanant de la plus pure technocratie française ont de nouveau soulevé un tollé général en empochant des sommes fort coquettes sans pour autant avoir donné le sentiment de les avoir méritées.
C'est le cas de Noël Forgeard, ancien président du géant européen de l'aéronautique EADS, dont le cours de Bourse s'était effondré sous son règne pour cause de retards industriels dans la fabrication de l'A380. Déjà éclaboussé l'année dernière pour avoir vendu un lot d'actions (dégageant au passage une plus-value de 2,5 millions d'euros) juste avant la chute du titre EADS, M. Forgeard s'est en effet vu attribuer une indemnité de départ d'environ 8,4 millions d'euros, qui comprend une prime de non-concurrence de 2,4 millions d'euros (comme si Boeing avait pu avoir des velléités d'embauche !).
Pour sa part, Serge Tchuruk, ancien président d'Alcatel, a touché 5,7 millions d'euros uniquement pour consentir à quitter ses fonctions exécutives, alors que son seul titre de gloire consiste à avoir appauvri les actionnaires d'Alcatel tout au long de son mandat et engagé avec l'américain Lucent une fusion industrielle dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle peine à convaincre. Il semble toutefois inutile d'ajouter notre voix au concert d'indignation (fort justifié) qui a accueilli ces primes à l'incompétence. Nous nous contenterons de rendre hommage à la modération de Jean-François Roverato, le président d'Eiffage, qui s'est fait attribuer en 2005 et 2006 un total de 195.000 actions gratuites de sa société, pour une valeur d'environ 23 millions d'euros. C'est trop peu.
Pour s'assurer de battre définitivement en brèche les velléités de prise de contrôle rampante de l'espagnol Sacyr, il aurait dû exiger rien de moins que la différence entre les 23 % détenus par les salariés et la minorité de blocage, soit 10 % du capital d'Eiffage. Pour services rendus aux autres actionnaires.
Force est en tout cas de constater que les conseils d'administration des sociétés cotées ne sont pas toujours bien pénétrés de leur mission première, à savoir la défense de l'intérêt de l'entreprise et de celui des actionnaires.
Le conseil d'EADS est typique de cet état de fait : s'il s'est révélé particulièrement efficace pour enrichir son ancien président, il s'est en revanche montré totalement incapable de s'entendre sur les modalités d'une éventuelle augmentation de capital, ainsi que sur le versement d'un dividende au titre de 2006, dont la fixation du montant est laissée aux actionnaires.
Des cas de moins en moins isolés
Rien ne sert cependant de crier haro sur le baudet : les actionnaires sont loin d'être exemptés eux aussi de toute responsabilité. Il leur appartient désormais de faire leur travail, comme le leur permet la loi Breton, notamment en votant en assemblée générale contre la part des rémunérations des dirigeants qui pourrait être jugée excessive, ou sans rapport avec les performances de l'entreprise. Quant aux dirigeants eux-mêmes, ils seraient sans doute bien inspirés de mettre un terme à des pratiques dont les dérives apparaissent de moins en moins, aux yeux de l'opinion publique, comme des cas isolés, et de faire fonctionner l'autorégulation.
Du moins s'ils veulent éviter que la loi ne se mêle de leur rémunération (une perspective qui leur a fait jusqu'à présent pousser des cris d'orfraie), ou pis, que le divorce entre l'entreprise et les citoyens ne soit irrémédiablement consommé. Ne pouvant résister au plaisir d'un dernier proverbe chinois, rappelons que « Le poisson pourrit par la tête ».
